TOPMENU28

Talleyrand et le Congrès de Vienne

le dîner gastronomique comme production d’expérience et théâtralisation.

Connu sous le nom de Talleyrand, Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (1754-1838), est un homme politique et diplomate français. Sa durée de pouvoir politique est exceptionnelle : acteur de la Révolution, il se maintient au pouvoir durant le Directoire, le Consulat, le Premier Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, anticipant même – voire accélérant – les différents changements de régime. Surnommé “le diable boiteux” en raison de son infirmité et de ses habiles manœuvres politiques, il sut nouer des alliances et négocier les traités de paix. Ainsi, au Congrès de Vienne à la fin de décembre 1814, où exclu du groupe des quatre grands, il créa un contre-groupe des petits pour y faire un contrepoids et mettre celui-là en échec, jusqu’à ce que la France puisse sauter d’un groupe à l’autre et y être admis comme un grand.

Le congrès du palais
Le Congrès de Vienne s’ouvrit dans la capitale de l’empire de Habsbourg le 1er novembre 1814 et dura jusqu’au 9 juin 1815. Il réunissait les plénipotentiaires de tous les pays d’Europe et de nombreux souverains qui ne participaient cependant pas directement aux délibérations. Comme le racontait le prince de Ligne qui avait traversé toutes les cours d’Europe depuis la fin du XVIIIe siècle, la Vienne du Congrès fut un étourdissement de fêtes, de cortèges, de banquets et de bals. Là, chacun s’efforçait de paraître et de séduire tout en poussant ses pions sur l’échiquier international, le Congrès devant déterminer l’avenir de l’Europe et un nouvel équilibre, qui durera inchangé jusqu’en 1848, et pour une bonne part jusqu’en 1914. L’hiver 1 814/1 815 vit une somme de réceptions, de bals et de spectacles rarement égalés même à Versailles du temps de Louis XIV. Lors de son arrivée à Vienne, Talleyrand s’installa en grand seigneur fastueux “qui n’entend être dépassé par personne dans le domaine de la représentation. Il ne s’écoulera pas huit jours sans qu’on ne sache que, des salons illuminés à la table largement ouverte, des fêtes aux festins, nul ne pourra disputer la prééminence au prince de Talleyrand pour le luxe des réceptions et la finesse de la chère”. (Madelin Louis. Talleyrand. Éditions Flammarion, 1944, p. 328-329).

Il arrive à Vienne avec sa “maison” : le peintre Isabey, son pianiste attitré, sa magnifique nièce Dorothée et son chef cuisinier Carême.

Lors du Congrès de Vienne, les dîners étaient agrémentés de “48 entrées” avec, rien que pour la pâtisserie, 8 grosses pièces, dont 4 “de fonds” et 4 de “colifichets”, sans compter l’indispensable champagne. Dans les cuisines, on se souvient surtout d’une phrase régulièrement répétée par le maître de maison : “Pourquoi ne dépensent-ils pas plus ?” Tout ce petit monde s’active “dans un gouffre de chaleur”, mais, dit Carême, son chef cuisinier ; “c’est l’honneur qui commande”. De même, un soir, on s’apprêtait à servir un saumon de taille exceptionnelle. Soudain, le plat tombe, les invités se pâment discrètement, tandis que l’hôte, calmement, donne l’ordre d’apporter le second poisson, tout aussi énorme que le premier. Il avait astucieusement réglé le scénario destiné à faire éclater sa magnificence.

Le roi Carême
L’exemple de Talleyrand avec son pianiste, sa belle nièce, ses conversations, sa cuisine et les somptueuses décorations de Carême montre bien le dîner gastronomique comme production d’expérience et de théâtralisation. Carême et Talleyrand subjuguèrent Vienne, les altesses et les plénipotentiaires par la magnificence de leurs menus et la qualité des plats mitonnés par la brigade du “roi Carême”, qui a codifié la cuisine décorative de tout le XIXe siècle. La consommation gastronomique n’est pas seulement une expérience individuelle d’ordre esthétique ou intellectuel, c’est aussi une expérience sociale qui prend en compte le contexte social intime, composé du convive et de ses accompagnateurs. L’individu interagit non seulement avec ses proches, mais aussi avec les autres convives et avec tout le personnel en contact, ce qui permet de définir un contexte social élargi.

Différentes motivations peuvent être aussi associées afin d’expliquer la préférence pour les sorties gastronomiques en groupe :

– la recherche de stimulation affective correspondant à la recherche du plaisir d’être ensemble et de partager une expérience ;
– la maîtrise de l’identité sociale répondant à une demande de reconnaissance, suivant une logique de distinction sociale ;
– la construction de son identité permettant à l’individu de se construire, notamment en partageant ses idées ou ses émotions ;
– le renforcement des relations déjà établies, à travers des occasions de se retrouver ensemble ou de créer des souvenirs communs ;
– la création de nouveaux contacts facilitant la rencontre d’autres personnes qui n’appartiennent pas au groupe primaire de sortie ;
– la réduction de l’anxiété reposant sur le fait que le groupe, créant un climat plus convivial, permet à l’individu de réduire l’anxiété liée au risque social et psychologique des activités culturelles.

Les sorties gastronomiques peuvent donc être abordées dans un contexte social intime ou élargi, et nous pouvons nous demander s’il n’est pas envisageable de situer les individus le long d’un continuum allant d’une sensibilité au lien social faible à une sensibilité au lien social fort.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 7, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

 

No comments yet.

Laisser un commentaire

Powered by WordPress. Designed by Woo Themes