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Recettes sous les marronniers : l’Apocalypse, la dinde et les marrons

Lorsque, au cours de l’année 1999, on me propose un remplacement au sein d’un magazine féminin à grand tirage, en qualité de “chef de rubrique cuisine”, je ne réalise pas d’emblée la complexité de la tâche qui m’incombe désormais. Non que la relecture, la correction et la mise en forme des recettes proposées par l’ensemble des pigistes constituent en soi une difficulté insurmontable, loin de là. Mais, en reprenant le flambeau, je m’aperçois très vite que chacune des recettes suggérées par l’équipe doit être passée au crible de ce qui a déjà été publié les années précédentes. La recette est à la fois tenue de s’inscrire dans la ligne éditoriale du journal, en terme d’esprit comme de faisabilité (difficulté technique, disponibilité des ingrédients, matériel nécessaire, temps de réalisation, etc), mais elle doit également revêtir un indispensable caractère d’originalité. Il faut de l’inédit ! Du jamais vu, jamais lu, jamais cuisiné… Comment réinventer les grands classiques, ces inamovibles figures imposées qui, saisons après saisons colonisent les pages du journal ? À l’instar des newsmagazines, qui, sempiternellement, consacrent leurs couvertures à la crise de l’immobilier, au pouvoir des francs-maçons ou aux hôpitaux les plus dangereux de France, le chef de la rubrique “cuisine” doit affronter, d’une année sur l’autre, les incontournables plats mijotés, le pique-nique estival et l’inénarrable tomate-mozzarella, et bien sûr le plus terrible d’entre tous, l’angoissant repas de Noël. Le numéro “Spécial Fêtes” d’un magazine culinaire est en effet celui qui provoque, au sein des rédactions, un stress comparable, toutes proportions gardées, à la fin du monde. Imaginez l’Apocalypse, avec les huîtres, le foie gras, la dinde et les marrons… Quel parfum pour la bûche cette année ? Et avec quoi va-t-on encore fourrer le chapon ? Ces questions, ressassées jusqu’à la nausée en conférence de rédaction, soulignent l’importance stratégique de ce numéro de fin d’année, qui doit attirer aussi bien les annonceurs publicitaires que les lecteurs occasionnels n’ayant pas une pratique quotidienne de la cuisine. Pour aborder ce défi éditorial et culinaire, deux attitudes antinomiques semblent se dessiner. D’un côté, un pessimisme postmoderne et désespéré : en cuisine, tout a déjà été fait, et, corsetée dans un tel canevas de contraintes, toute innovation semble définitivement vouée à l’échec. Seul un habile bégaiement, réécriture fourbe et louvoyante de la recette indépassable peut faire illusion jusqu’à la répétition du problème, l’année suivante… Mais heureusement, à l’exact opposé de cet état d’esprit, la grande majorité des rédactions adoptent un optimisme jovial : la cuisine est merveilleuse car elle est infinie ! Il suffit d’un infime changement pour obtenir une nouvelle recette ! Alléluia ! Le “Spécial Fêtes” est sauvé, la grosse dinde et ses marrons s’agrémenteront cette année d’un zeste de yuzu, ingrédient salvateur et tendance qui apportera l’indispensable touche d’originalité, empêchant ainsi le magazine de ressembler un peu trop à celui de l’an dernier.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 7, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

 

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