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Festins cannibales

“Il était une fois un homme qui mangeait les doigts des dames ; pas ceux des demoiselles.”
Carlos Drummond de Andrade, Le Gérant.

“Certaines ménagères trop cuites perdent leur saveur et sont incommodes à manger ;
surveillez la cuisson, elles doivent juste être un peu molles au toucher.”
Roland Topor, La Cuisine cannibale.

Manger la ménagère, voilà un fantasme de Topor qui pourrait rejoindre celui de Jonathan Swift et sa modeste proposition, se régaler d’un jeune enfant dodu, pour juguler la famine en Irlande. À l’inverse, en quelque sorte, certains parents avouent se faire bouffer par leurs enfants, et certains salariés se faire dévorer, ou sucer le sang, par un supérieur hiérarchique boulimique. Se faire bouffer, dévorer, avaler, phagocyter sont des expressions usuelles de l’anthropophagie banalisée. Et pourtant quel malaise devant la chair humaine comestible et les manifestations de tueries cannibales ! Quel malaise, mais aussi quels délices, quelle fascination devant même les simulacres de dévoration. Et les enfants, qui, parfois grignotent timidement, le bonhomme en pain d’épice ou le père Noël en chocolat ; ils commencent par les membres et hésitent un temps devant la tête avant de continuer leur dégustation. Mais, ils aiment aussi les chansons et les contes cruels, de croque-mitaines et de sorcières et de mousses qu’on s’apprête à manger.

“Le sort tomba sur le plus jeune. Ce fut lui qui-qui serait mangé.”

On a quatre ans. On se laisse entraîner par le rythme de la chanson : un navire, des marins, un mousse. Mais plus de vivres pour vivre. Alors, on tire au sort ; c’est moi le plus petit, je serai mangé. C’est normal, les petits sont mangés.

À quelle sauce ? Précisions culinaires : frire ou fricasser. Casser dans la marmite, écrabouiller, on m’arrache les bras. Je mijote dans ma peur. Mais non, c’est drôle, ça n’existe pas. Donc quand on a quatre ans, le cannibalisme est un refrain, plus tard, il y aura les images, celles de Gustave Doré par exemple : l’ogre qui s’apprête à tuer ses filles ; les petites dorment, bien rangées dans le lit, l’énorme couteau frôle un crâne, les yeux du tueur riboulent et sortent de leurs orbites, la main va ramasser le bras dodu et comestible. Ça sent la chair fraîche !

Et puis un autre Gustave Doré tout aussi délicieux : Les Pèlerins mangés en salade, une illustration pour Gargantua : six pèlerins, venant de Saint-Sébastien se réfugient au jardin, sous des fanes de pois, entre les choux et les laitues. Gargantua, affamé, les cueille avec les salades, puis les oint d’huile, de vinaigre et de sel. L’image montre le géant bonhomme, portant pacifiquement à sa bouche un malheureux qui gigote, et va tomber avec son bâton, dans le précipice d’une dent creuse. Il touche un nerf, Gargantua hurle de douleur et expectore les pèlerins presque sauvés.

Manger l’autre, être mangé cela peut être assez drôle ; sauf si on tombe par inadvertance, sur le Cronos de Goya : un moignon rouge, des yeux écarquillés, un petit corps démembré, la bouche est un orifice noir.
Est-ce qu’on entre dans la folie par cette bouche ? Folie ou cauchemar ?

Ma tante m’a tué,
Mon père m’a mangé,
Ma petite sœur Marguerite m’a ramassé
M’a mis sur un petit aubépin,
M’a dit fleuris, fleuris, mon petit frère !

Le Pigeon blanc est un conte du Poitou, assez proche du Conte du Genévrier de Grimm : la tante, ou marâtre, jalouse, a tué le jeune fils dont la tête roule dans la maie, au milieu des pommes ; avec le corps de l’enfant, elle cuisine un ragoût, assaisonné des larmes de sa petite sœur, penchée au-dessus de la marmite, et le père rentré chez lui, s’en lèchera les doigts. À la fin tout s’arrange : la fillette parvient à réunir les os de son frère, éparpillés dans la sauce, d’où s’échappe un pigeon blanc.

Les enfants qu’on dévore dans les contes sont rarement crus, comme le petit de Saturne ; ils mijotent longuement et ils peuvent se reconstituer comme certains personnages de la mythologie grecque. L’essentiel est, disons, dans les os.

Mythes cannibales

Si, malgré cela, vous ne m’écoutez pas…
je vous corrigerai moi-même…
Vous mangerez la chair de vos fils,
et vous mangerez la chair de vos filles.
Lévitique XXVI. L’Ancien Testament.

Dans l’Ancien Testament, c’est la chair qui importe, pour Montaigne c’est le corps supplicié. Les cannibales ne torturent pas, ils se nourrissent ou accomplissent des rituels. Les contemporains de Montaigne torturent. Qui est le plus barbare ? Et pour l’Occident, le pire des interdits, le pire des pêchés, c’est de manger l’autre et, encore plus horrible, se régaler de sa propre descendance.

La face cachée de notre chair : exposition à la Maison Rouge
Tous cannibales, à la Maison Rouge, à Paris était tonique, sanguinolente, violente et poétique. Une exposition où peintures, dessins, photos, vidéos, et sculptures déploient la magnificence d’un imaginaire terrifiant et finalement très goûteux.

Des organes, des graisses affalées, des entrailles et des mangas avec de toutes petites adolescentes, consommées en sushis, bouillies, grillées, mi-insectes, mi-écolières. Tous cannibales, ce titre se réfère à un texte de Claude Lévi-Strauss paru en 1993, qui conclut ainsi : “Après tout le seul moyen d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger.”

Jeanette Zwingenberger, la commissaire de l’exposition, raconte qu’à travers le tabou du cannibalisme, elle entend montrer la face cachée de notre chair afin qu’on cesse d’en parler avec dégoût. Elle rappelle aussi l’origine du mot cannibale. C’est un mot espagnol, emprunté à l’arawak, caniba, cariba, racine de caraïbe dont le sens serait brave, farouche, puis, plus tard, transformé par les navigateurs en mangeur d’homme.
Rêvons un peu sur ce mot : cannibale, canine, Caliban (dont on suppose qu’il aurait inspiré Shakespeare) cette créature de La Tempête aux pulsions bestiales, asservie à Prospéro et révoltée, métaphore du colonisé dans la pièce d’Aimé Césaire.

Rêvons et marchons sur ce sol de chair et de sang de la Maison Rouge, une mosaïque évoquant une marqueterie de charcuterie, une chair animale persillée, œuvre de l’artiste flamand contemporain Wim Delvoye.

L’appétit du Bon Sauvage
Au mur, une gravure : une ronde de femmes assises à même le sol, nues, le dos caressé par une lourde tresse : au milieu de la gravure, de grands plats ronds, l’un garni de tripes enroulées, l’autre offrant une tête coupée bien droite. Neuf femmes affairées, à grignoter, une main, un pied ; au passage, elles tendent aux enfants quelques os à ronger ; elles lèchent leurs doigts et boivent dans des coupes ce qu’on peut imaginer être du sang ou du bouillon d’intestins. Repas tranquille où les convives se regardent et parlent entre eux. On découvre que cette gravure est une illustration de l’artiste Théodore de Bry pour L’Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil de Jean de Léry que Claude Lévi-Strauss considérait comme un ethnologue avant la lettre.

Léry raconte comment s’étant endormi dans son hamac au cœur d’un village indien, où on l’avait accueilli, il est réveillé en sursaut, non seulement par les chants et danses rituels d’une cérémonie cannibale, mais plus effrayant encore, par un de ces Indiens, venu lui offrir un pied humain boucané, dans l’intention fort courtoise de le faire participer au festin.

La frontière entre sauvage et civilisé est bien fragile pour Jean de Léry, calviniste, qui garde en mémoire les horreurs de la Saint-Barthélémy, et les supplices infligés aux protestants. Avec d’autres réflexions humanistes sur les Indiens de Brésil, ce sera le point de départ de ce qu’on a appelé le mythe du Bon Sauvage.

Images et menus d’anthropophagie
Des plats de résistance auxquels on ne résiste pas quand on se balade sur ce sol en salami : on découvre brusquement un mur carrelé de blanc explosant sous la pression de viscères qui surgissent en grappes. Au milieu de la salle, un corps, blafard et adipeux coule littéralement sur le sol comme une omelette baveuse ; c’est une femme obèse couchée sur le ventre, vidée de ses intérieurs, une sculpture hyperréaliste de John Isaac. Plus loin, quelque chose, qui ressemble à une nature morte : Feast of fools de Joel-Peter Witkin : une composition de membres de corps humains et d’un fœtus, mise en scène avec des fruits de mer et des fruits frais, et qui s’inscrit de toute évidence dans la tradition des peintures flamandes des vanités du XVIIe siècle.

Mangez-moi
Et puis on rencontrera la femme comestible, celle qui donne le sein, son sein au vieillard goulu. D’une main, elle lui caresse la tête, de l’autre, elle rapproche son téton de la bouche du buveur, noyée dans la barbe blanche. C’est une huile sur bois, La Charité romaine, attribuée à Jacopo Bassano. Il y a aussi cette étonnante photo de Bettina Rheims, Lait miraculeux qui fut très controversée : une vierge au regard noir comme son voile, recueille dans sa main le sang de son bout de sein écorché. Reprendrait-elle à son compte la parole, prenez et mangez, car ceci est mon corps… buvez car ceci est mon sang ? L’anthropophagie symbolique de l’Eucharistie, nous renvoie, par opposition, au cannibalisme des peuples amérindiens, dans une incompréhension réciproque, analyse Anne-Christine Taylor dans son article, Le Malentendu cannibale (revue Art press, mars 2011).

Seins de femme, steaks d’hommes,
bras et jambes dépassant des bouches,
Robes de chair, viande de bœuf crue sur mannequin, Vanitas,
Bouches avides, bouches de vérité.
Tartes aux doigts
Boudins de sang humain, recettes fournies
Méli-mélo des corps dépecés et embrouillés, simulacre de Cronos dévorant son fils, par un artiste japonais.
Manger l’autre, être mangé par l’autre, fascination répulsion
Cannibalisme alimentaire, politique, magique, rituel.
Alors on peut rire, rire de peur, d’horreur et de plaisir.

Et Roland Topor encore :

Les généraux sont longs à nettoyer et faciles à cuire
Qui saura dire les délices d’un technicien à la crème,
D’un curé de campagne, d’une brochette de moines…
Il faut toujours observer de saler les gens en début de cuisson.

Bibliographie
“Tous cannibales”. Art press, numéro 20, avril 2011.
Monestier Martin, Cannibales, histoire et bizarreries de l’anthropophagie, Le cherche-midi éditeur, mars 2000.
Fontanel Béatrice, La Ménagère cannibale, Seuil, février 2003.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 7, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

 

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