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Cèpes sur cèpes : deux recettes à partir d’une même photo

C’est une image parue dans le numéro de novembre 2003 du magazine Saveurs (p. 52 pour les lecteurs qui posséderaient la collection complète du magazine de l’Art de Vivre Gourmand). Il s’agit d’une terrine de cèpes ; la photo est superbe, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. J’ai déjà vu cette image quelque part. Un petit tour dans ma bibliothèque plus tard et me voilà, dans une main mon Saveurs, et dans l’autre le numéro 336 (automne 1999) de GaultMillau, page 54.

Pas de doute, c’est le même pâté en croûte – celui de Régis Marcon à Saint-Bonnet-le-Froid –, et le même photographe (Bernard Winkelmann). Et même si ce n’est pas exactement la même image (la perspective a changé et les petits champignons autour ont bougé), il s’agit bien de la même prise de vue. Rien de choquant à cela puisque le photographe est propriétaire de son négatif (oui, à l’époque la photo numérique était encore naissante) et qu’il peut donc revendre ses photos à qui bon lui semble.

Ce qui est plus surprenant, c’est que cette même photo entraîne deux recettes totalement différentes. Pourquoi ? Comment ? C’est très simple et un peu pervers. En effet, plutôt que de concevoir une recette, de la réaliser et de la prendre en photo, ce qui paraîtrait logique, certains magazines, par souci d’économie de temps ou d’argent, se contentent d’acheter une photo en agence et de la donner à une rédactrice. Charge à elle de créer une recette à partir de ce qu’elle a sous les yeux. En moins de temps qu’il n’en faut pour faire préchauffer le four, la recette est dans la boîte. Ni testée, ni goûtée.

Régis Marcon qui est l’auteur de la recette originale (celle sur la photo du GaultMillau) a lui été mystérieusement “digéré” dans cette affaire. Ont disparu également, les blancs de volailles, les girolles, les trompettes de la mort, la mie de pain. À leurs places, nous avons gagné 200 g. d’épinards et autant de ricotta.
Le perdant, dans ce tour de passe-passe est évidemment le lecteur, qui essaiera en vain de faire coïncider la recette avec la photo et à qui on fait prendre un lièvre pour un lapin (ou inversement).

Au-delà de ce manque de transparence évident, ce petit exercice d’écriture ouvre des perspectives assez intéressantes. Quelles recettes écrire d’après ce que l’on voit sur une photo ou même d’après ce qu’il y a dans l’assiette posée devant soi ? Comment décrire ce plat que l’on ne peut ni goûter, ni sentir (dans le cas de la photo) ? Comment en imaginer la saveur avant d’en rédiger la liste des ingrédients et le processus de réalisation ?

Prenons une image (voir ci-contre) de recette extraite (au hasard ?) d’un ouvrage Tomates Grands Crus de Benjamin Toursel (paru chez Menu Fretin, c’est un hasard). Comment la décrire, que peut-on imaginer comme recette à partir de cette image. On distingue nettement des morceaux de pommes crus, une feuille de salade assez longue, quelques gouttes d’un condiment jaune. À gauche, c’est un quartier de tomate mondée mais pour la masse à droite la définition est beaucoup plus compliquée. En fait c’est un tartare de veau, mais cela pourrait être de la cervelle ou tout autre chose. Il y a également au fond de l’assiette un liquide blanc.
L’intitulé de la recette originale est : Tartare de veau, tomate ananas, crème de mozzarella et fruit de la passion. Que serait-il devenu sous la plume d’un rédacteur n’ayant à sa disposition que son imagination ? Une autre recette, sans doute moins bonne, ou peut-être meilleure aussi.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 7, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

 

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