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A book is a cook is a book…

La réapparition – version rock and roll – du Docteur Faustus de Gertrude Stein sur la scène parisienne donne l’opportunité de se pencher sur cet écrivain précurseur de la poésie répétitive. Et par la même occasion sur celle de son indissociable compagne, Alice Toklas qui, si elle a laissé Gertrude s’approprier son nom pour intituler sa propre autobiographie (1), n’a confié à personne le soin d’écrire son Livre de cuisine.

Francophiles convaincues et invaincues (l’une repose au Père Lachaise et l’autre à Neuilly-sur-Seine), les deux Américaines firent de la cuisine leur grille de lecture essentielle d’une France épicurienne, contredisant le cliché d’une avant-garde parnassienne famélique et plutôt portée sur les liquides. De fait, leur hexagone – peuplé d’Hemingway, Fitzgerald, Matisse, Apollinaire et autres Picasso – est un vaste terrain de jeu pour d’incessantes découvertes gastronomiques dont le livre se fait l’écho, mêlant recettes, rencontres et tranches de vie. Toklas se débrouille très bien de cet éclectique millefeuille et sa mise en abîme est aussi vertigineuse que ludique. La grande Histoire – elles traversent de concert la guerre et l’occupation allemande – se mêle à la petite, toutes deux se réconciliant dans l’assiette. Résultat ce livre saisit le lecteur là où il ne s’y attendait pas et ne le lâche plus, car au-delà de la structure, sa langue même propose une forme inédite dans laquelle la littérature trouve parfaitement sa place. Ainsi, Alice Toklas déroule-t-elle ses recettes avec un vocabulaire imagé et étonnant qui ajoute au plaisir de la table celui de la lecture, confirmant que chez les Stein-Toklas la distribution des rôles n’était pas aussi simple qu’il y paraît. Si la gourmandise mettait tout le monde d’accord – au même titre que la peinture ou la poésie –, la littérature n’était certainement pas d’un côté et les activités ménagères de l’autre. En effet, entre un poulet demi-deuil et une morue à la monégasque, Alice ne rate pas une opportunité de mettre son grain de sel, pointant notamment toujours finement les nuances culturelles entre le pays natal et celui d’adoption, sur ce terrain particulièrement révélateur qu’est la table.

Une des recettes de ce livre connaît une anecdotique mais certaine postérité. Il s’agit des fameux “fondants au haschich – que n’importe qui peut improviser un jour de pluie”. La désinvolture botanico-thérapeutique dont Toklas fait preuve, tant pour décrire les bienfaits de la “petite botte de canibus sativa”, que pour aider à la cueillette desdites plantes qui font rire, est à elle seule bien euphorisante. Définitivement rock and roll !

Toklas Alice, Le livre de cuisine d’Alice Toklas, Éditions de Minuit, 1981, 274 p. (collection Grif)

Notes
1 – L’autobiographie de Gertrude Stein a pour titre Autobiographie d’Alice B. Toklas.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 7, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

 

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