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Robert Morel, éditeur (accessoirement, de livres de cuisine)

Difficile d’évoquer les livres de cuisine en majorité publiés au cours d’une petite dizaine d’années, entre les années 1960 et 1970, par Robert Morel, éditeur en Haute-Provence. Ne parler que de “livres-objets” serait terriblement réducteur. Cependant, ces ouvrages sont toujours étonnants par leur forme même, par le soin apporté à leur conception, à la typographie, à leur fabrication : on a toujours l’impression de posséder un livre unique. Ils connaissaient pourtant des tirages tout à fait équivalents à ceux des livres de cuisine d’aujourd’hui : 3 000 exemplaires, voire davantage, la plupart du temps.

La femme de l’éditeur, Odette Ducarre, a conçu presque toutes les maquettes de cette “œuvre” éditoriale étonnante. Mais le contenu n’en est pas moins essentiel et, d’une certaine façon, suscitait cette architecture, comme la maquettiste définissait son travail : “Je n’ai pas envie non plus de parler du livre comme d’une sculpture. Il devient alors un livre-objet, ce qui n’a pas de rapport avec mon histoire. Le livre est, pour moi, un lieu de rencontre entre la forme, l’image, le texte. En fait, je pense que le livre est une architecture” (1). D’ailleurs, concernant la cuisine, le ton a été donné dès le premier titre, en 1964, puisqu’il s’agissait de La cuisine paléolithique de Joseph Delteil, illustré de photos originales de Pierre Joly et Véra Cardot. La notice du catalogue des ouvrages publiés par Robert Morel indique : “108 – [4] p. ill. de 4 photogr. ; cart. toile écrue avec liseré rouge (façon torchon), premier plat avec initiales de l’aut., anneau de cuivre à la coiffe supérieure, gardes en toile vert foncé (sans nom de relieur)”. La toile à torchon est pour permettre de s’essuyer les mains avant d’ouvrir le livre suspendu, grâce à son anneau, parmi les ustensiles. Livre primordial, forme fonctionnelle, même si elle en devient poétique.

De nombreux titres de cette production unique se rattachent à ce courant d’inspiration, celui d’une cuisine “première” (comme on parle aujourd’hui d’arts premiers) : une cuisine sans âge, un savoir quasi chamanique, assurant le lien entre la terre et le ciel ( ?). Et ce choix, c’est évidemment la marque de Morel lui-même qui fut résistant, croyant engagé, éditeur de mystiques et d’artistes. De toute évidence, la cuisine n’était pas pour lui une activité indifférente, juste là pour ajouter quelques collections de plus à un catalogue original. Les quatre vingtaines de livres consacrés à celle-ci en à peine plus de vingt ans se retrouvent d’ailleurs, en général, dans les différentes collections de celui-ci, voire hors collection. La seule collection véritablement gastronomique fut celle des “Cuisines rustiques” qui comptait peut-être quinze titres : certains ont été annoncés mais n’ont jamais été retrouvés.

Pages extraites de Robert Morel inventaire, Equinoxe, Barbentane, 2001,
catalogue de l’exposition éponyme créée et présentée par la Médiathèque de Château-Arnoux, Alpes de Haute-Provence
(15 déc 2000-15 mars 2001)

Des livres divers, donc, mais loin d’être indifférents, éparpillés au milieu d’autres qui ne l’étaient pas davantage, tous animés d’un même esprit mais faisant preuve d’un bel éclectisme : La cuisine des pauvres d’Huguette Couffignal constituant une sorte d’écho séculier aux Écrits de Saint François d’Assise, la Célébration du petit pois précédant celle du fumier — quoiqu’il y ait là, peut-être, relation de cause à effet —, le cimetière y étant honoré juste avant le pain, le “O” des 365 fromages de Pierre Androuët se retrouvant coincé entre celui des 32 pierres précieuses et le O de Saint-Tropez. Dans cette maison d’édition tout à fait spéciale, la cuisine n’était donc pas traitée “à part” mais bénéficiait du même intérêt que l’art contemporain, la religion, la littérature la plus exigeante. C’est peut-être pour cela que dans cet inventaire culinaire un peu baroque se retrouvent des textes fondamentaux : dans la collection “L’originale”, La cuisine paléolithique (1964), déjà citée, mais aussi, dans la collection “J’aime…”, J’aime les keftédès (1970) de Daniel Spoeri ou, hors collection, Vivre au Tibet : cuisine, traditions et images d’Alexandra David-Neele (1975), et, dans “Traditions populaires”, Le Livre des confitures et des confiseries (1967, d’après Le cuisinier royal et bourgeois de Massialot). Le premier se présentait comme on l’a vu. Le deuxième avait une couverture classique en carton pelliculé illustré, mais les gardes étaient en papier de boucherie et le signet en raphia. Le troisième, un livre “brut”, était sans couverture, laissant apparent le dos de mousseline sur lequel sont cousus les cahiers, avec des tranches lie de vin. La couverture du quatrième, aux tranches rouges, était protégée d’une feuille de cuivre et s’ornait d’une étiquette, façon pot de confiture, imprimée à même le métal. Mais il faudrait parler de tous les titres : chacun, même lorsqu’il s’intégrait à une collection, pouvait faire l’objet d’un traitement particulier.

“J’ai reçu des pots de confiture épatante de lecteurs inconnus qui avaient lu jusqu’à la dernière page notre édition du Livre des confitures. C’est ce qui distingue notre maison d’édition des autres. Non ? Jamais un lecteur n’aurait l’idée d’envoyer des dragées aux Éditions du Seuil, ou un pâté de foie d’oie à Gallimard. Je ne m’en vante pas : ça me fait plaisir. […] Vous comprenez ? Vous comprenez pourquoi je publie ces livres-ci et des livres comme ça. C’est des livres pour des maisons.” (2) Robert Morel est mort le 15 janvier 1990 à l’âge de 68 ans.

Notes
1 – “Faire un livre”, témoignage d’Odette Ducarre, in Robert Morel inventaire, Equinoxe, Barbentane, 2001, catalogue de l’exposition éponyme créée et présentée par la Médiathèque de Château-Arnoux, Alpes de Haute-Provence (15 déc 2000-15 mars 2001).
2 – Lettre du Jas n°22, du 11 mars 1969 (il s’agissait de la “lettre d’information”, tapée à la machine et envoyée par Robert Morel aux libraires)


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 6, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

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