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La dernière dérive de Marcel Lapierre

Le beaujolais nouveau a un goût amer cet automne. Marcel Lapierre est mort lundi 11 octobre 2010 dans sa maison des Chênes à Villié-Morgon. Il avait 60 ans. L’étiquette blanche ornée d’élégants caractères noirs de ses bouteilles capsulées à la cire rouge était célèbre dans le monde entier. À Paris, Bruxelles, Berlin, Tokyo, New York et São Paulo, son morgon nature, non filtré et non sulfité, faisait figure de mythe. Comment résister à la grâce de ce vin à la robe de belle intensité, au nez frais et pur, aux arômes soutenus de framboise et de violette, aux tanins soyeux, à la bouche longue et souple ? Comment rester insensible à cet homme ?

Marcel Lapierre n’était pas seulement l’un des dix meilleurs vignerons français de sa date. C’était un éducateur, le détenteur d’un art précieux, difficile et rare. Un homme qui savait ce que faire veut dire. Avec Marcel, le vin, c’était beaucoup plus que du vin. C’était la rigolade et la régalade, les belles marches dans Paris et dans le vignoble, les hardiesses, les périls, les ressources. Avec le romancier Frédéric H. Fajardie, parti trop tôt lui aussi, Marcel savait que “la vie est une opération de commando, c’est une razzia sur l’amour, l’amitié, la tendresse, la bagarre”. “Il était vraiment de chez nous”, me redisait Yves Camdeborde, qui a eu l’occasion de faire flotter le drapeau noir sur la marmite avec Marcel. De chez nous : un homme qui savait que le lien compte plus que le bien et que l’important, dans la vie, c’est de savoir transmettre ce que l’on a reçu, justement pour que cette vie continue.

Longtemps avant que ce soit à la mode, il avait laissé de côté les insecticides, les pesticides, les fongicides, les engrais de synthèse et repris le labour de ses sols pour récolter un raisin vivant qu’il vinifiait de la façon la plus douce et la plus naturelle possible, sans additifs œnologiques, avec l’ambition de lutter contre ceux qui s’acharnent à effacer la mémoire du goût. Outre son morgon, c’est son beaujolais nouveau, issu d’une macération carbonique par grappes entières, qui avait fait sa réputation. Le primeur qu’il vinifiait au Château Cambon avait une gourmandise, une allégresse et une fraîcheur qui s’étaient souvent perdues en Beaujolais.

L’émotion suscitée par l’annonce du décès de Marcel Lapierre a eu quelque chose de frappant. Eric Asimov a réagi le premier dans le New York Times. Le Figaro, Le Monde et Libération lui ont consacré une nécrologie, ainsi que des journaux allemands, belges, japonais, australiens et brésiliens. C’est rare que la mort d’un vigneron provoque une telle tristesse. Cela est dû à la personnalité exceptionnelle de Marcel, à son humilité, à son goût de la transmission, à sa générosité sans arrière-pensée dont se souviennent ceux qui ont eu la chance de le rencontrer.

La vie de Marcel Lapierre est une belle histoire qu’on se racontera longtemps dans le monde du vin. Car il a beaucoup bataillé. Cet homme qui avait dérivé dans Paris avec Guy Debord et Alain Braik au mitan des années 1970 avait quelque chose d’un rebelle révolutionnaire. Au contact des situs, Marcel avait été mis au parfum des dangers à venir. Je me souviens de l’avoir entendu me réciter presque par cœur ce passage de Panégyrique de Debord. “Au banquet de la vie, au moins là bons convives, nous étions assis sans avoir pensé un seul instant que tout ce que nous buvions avec une telle prodigalité ne serait pas ultérieurement remplacé pour ceux qui viendraient après nous. De mémoire d’ivrogne, on n’avait jamais imaginé que l’on pourrait voir des boissons disparaître du monde avant le buveur.”

En 1973, au moment du premier choc pétrolier, c’est la mort de son père qui a obligé Marcel à prendre la tête du domaine familial constitué par son grand-père Camille. Il n’avait que 23 ans, mais rêvait déjà de faire quelque chose de grand. Le vin qu’il produisait en appliquant les méthodes qu’on lui avait enseignées au lycée agricole de Villefranche ne le satisfaisait pas. L’artiste, c’est l’individu qui propose autre chose, et Marcel Lapierre était un artiste. J’ai raconté ailleurs que sa familiarité évoquait celle d’un grand peintre. Même concentration, même usage particulier du monde, même expérience singulière du passage du temps. Toute sa vie, il est resté plus sensible au rendu qu’à la méthode. Après s’être beaucoup promené dans le vignoble français, en Bourgogne, en Alsace, et en Champagne pour aller à la rencontre des hommes de l’art, Marcel était allé recevoir auprès de Jules Chauvet la leçon qui lui a permis de produire un morgon 100% raisin. Négociant établi à la Chapelle-de-Guinchay, chimiste et dégustateur d’exception, Jules Chauvet avait une perception aigue de l’arôme des vins fins et du travail des vignerons pour que ces arômes s’expriment dans leur splendeur. Auréolé d’une prestigieuse réputation, il avait vendu son beaujolais à l’Elysée, pour le général de Gaulle qui se le faisait servir à son ordinaire. Avant de rencontrer Jules Chauvet, Marcel se faisait déjà une certaine idée du vin. Au contact de ce Socrate du Beaujolais, celle-ci s’est affinée. Après avoir recommencé à passer la charrue dans ses vignes, il s’est employé à rentrer en cave un gamay noir à jus blanc riche de ses levures indigènes.

Année après année, il a cherché à abandonner tous les produits qu’on lui avait appris à utiliser à l’école à la fin des années 1960, quand la mode était à la chimie et aux vins technologiques. Après quelques tâtonnements, il a fini par trouver le secret d’un vin tout raisin. Et il a fait école. Pendant plus de vingt ans, les vignerons se sont succédés à Villié-Morgon pour entendre de sa bouche la leçon qu’il avait reçue de Jules Chauvet. Marcel aimait recevoir les jeunes, partager avec eux son expérience, entendre leur avis. En France, il y a aujourd’hui vingt, trente, cinquante, cent artisans rétifs aux injonctions de l’agro-industrie qui lui doivent leur art. Parmi eux, son fils Mathieu, associé aux destinées du domaine depuis 2005, qui a reçu de son père beaucoup mieux qu’un coffre-fort bien rempli : un état d’esprit.

Sébastien Lapaque est l’auteur de Chez Marcel Lapierre, réédité par la Table Ronde dans le collection de poche “La petite vermillon” (146 p., 5,80 euros).


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 5, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

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