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Itinéraires gourmands et médias

Qu’il s’agisse de la presse écrite, d’Internet ou de la télévision les médias ont un rôle a jouer dans la découverte d’un pays ou d’une région à travers sa gastronomie. Chacun a ses atouts et ses limites dans cette contribution aux relations entre tourisme et gastronomie [BB].

Modérateur :
Bénédict Beaugé, journaliste, [BB]
Intervenants :
Anne Lardeur, éditrice de sites Internet, Aragorn, Paris, [AL]
Eric Roux, [ER]
Cathy Boirac, éditrice de la revue Spain Gourmetour, Madrid, Espagne. [CB]

La presse, pour commencer, peut être envisagée à travers l’expérience exemplaire d’une revue institutionnelle espagnole. Née en 1986 lors de l’entrée du pays dans le marché commun, Spain Gourmetour affiche sa volonté de faire connaître la gastronomie ibérique. En Espagne, le tourisme qui représente 11% du PIB, est en effet une affaire d’Etat. A l’origine, il s’avère nécessaire de combattre des stéréotypes qui ont la vie dure, et de sortir du schéma paella-flamenco. Il importait de défendre et promouvoir les produits. Jusque-là, la logistique touristique étant entre les mains de tours opérators étrangers, ce n’était donc pas une priorité. D’emblée, le produit a donc été au centre du discours culturel de la revue, afin d’en montrer la diversité et la qualité. Par ailleurs, compte tenu du caractère émergent du pays, il importait d’être irréprochable dans le sérieux et l’absence de complaisance du discours. Les informations ont donc, dès le départ, été filtrées et vérifiées soigneusement. L’autre objectif de la revue est de redonner à l’Espagne sa véritable place en tant que carrefour de civilisations, avec les traces que cela a pu laisser dans sa gastronomie. Là encore, tout est question de produit, puisque cela revient par exemple à rappeler que les artichauts, le chocolat ou les poivrons ont été introduits en Europe via l’Espagne. Aucun chauvinisme, mais au contraire beaucoup de sérieux. Les préjugés à combattre étaient trop grands pour faire les choses à moitié. Résultat, après toutes ces années, la revue sort tous les quatre mois dans 49 pays, en 3 versions pour un tirage de 132 450 exemplaires [CB]. Peut-être l’origine institutionnelle de la revue et donc l’absence de tout annonceur explique-t-elle le haut niveau d’exigence de la publication, avec des perspectives historiques et anthropologiques que l’on ne retrouve nulle part ailleurs ? [BB]. Autre médium, autre démarche, avec Internet qui s’est aujourd’hui imposé dans la communication gastronomique. Ce n’était de toute évidence pas encore le cas lorsque Michel Bras créa le sien en 1999. Homme lié au paysage par excellence, le rapport de sa cuisine avec l’image s’est posé par métaphore picturale. Son travail est, en effet, lié à une terre, de la même manière qu’un peintre peut l’être à l’endroit où il crée et à sa lumière. Il est homme de terroir, mais doué d’une intuition qui va le lui faire dépasser pour élaborer un discours absolument créatif. Si on a le sentiment de manger le paysage chez lui, c’est bien de sa vision du paysage qu’il s’agit. D’où l’idée de partir de ses propres mots et de son vocabulaire pour comprendre ce terroir, pour évoluer vers une vision de sa cuisine dans ses dimensions les plus fondatrices. Au final, on parvient à exprimer un peu de l’Aubrac et du travail de Michel Bras, à travers le média le plus froid qui soit. Car ce qui intéresse Michel Bras c’est que vous mangiez au restaurant, bien sûr. Que vous dormiez, peut-être. Mais surtout que vous alliez sur le plateau. Autre exemple, autre paysage, Olivier Roellinger dont l’établissement est baigné des lumières de son enfance. Plutôt que d’être dans une littéralité dénuée de magie, le but est cette fois d’entraîner l’internaute en voyage et en partage avec ceux qui font cette cuisine. En définitive, l’atout principal d’Internet est de permettre le partage et le dialogue en plus de conceptualiser et de montrer le travail des cuisiniers [AL]. Indéniablement le site de Michel bras donne envie de visiter l’Aubrac. Si la cuisine se nourrit du territoire et du terroir, elle peut aussi renvoyer à ce territoire et en faire la promotion [BB]. Dernier vecteur ici examiné. Le plus facile à regarder, mais pas à fabriquer ni à raisonner. Ainsi, si Spain Gourmetour s’est attaché à combattre les idées reçues, la télévision adore les stéréotypes. Elle traite la cuisine comme un objet, avec une dramaturgie. Surtout pas comme un sujet discuté par des spécialistes. Pour reprendre l’exemple espagnol, la télé veut des castagnettes, une andalouse et un taureau. Pour être pertinent et imposer une idée à la télévision, il faut combattre. Il faut être tenace, patient et construire sur la durée. Alors seulement, l’histoire peut se mettre en place. Et devenir un stéréotype à son tour ! À l’exemple du piment d’Espelette qui était totalement inconnu jusqu’à la fin des années 80. A cette époque, le maire de la ville et des producteurs ont décidé de le diffuser en le faisant sécher et mettre dans des petits pots. Ils ont, par la suite, largement distribué ces derniers aux médias et aux cuisiniers. Résultat, le piment d’Espelette est devenu un stéréotype du nord du pays Basque [ER]. La télévision semble par ailleurs miser sur des émissions tournées en studios [BB]. Effectivement, les émissions de terrain sont extrêmement coûteuses à réaliser et par là même de moins en moins fréquentes. La seule condition est que le programme soit prévendu dans le pays qui produit, diffusé, rediffusé et déjà vendu à d’autres pays. Il y avait deux chaînes spécialisées en France : une classique, l’autre plus décalée et générant peu d’argent. Bien sûr, aujourd’hui il n’en reste qu’une, produisant une heure de programme quotidien et remplissant sa grille avec des rediffusions. La télévision peut devenir terrifiante dans la domination du signe qu’elle génère, dans sa prédominance de la forme sur le fond, dans le sens où l’entendait Jean-Paul Aron. Elle est frileuse, dans son obsession des parts de marché. Alors, on y est allusif, tout y est léger. Certaines émissions de chaînes étrangères – britanniques notamment – apparaissent bien plus engagées, et par là, salutaires pour la cuisine. La France tend à se gargariser de sa supériorité supposée, sans poser un vrai regard sur la cuisine, tous médias confondus. Montalban disait que la cuisine est l’une des plus belles métaphores de la culture. La France est le seul endroit où on ne s’en est pas encore aperçu… [ER]


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 5, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

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