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Mise en boîte

Situé à vingt kilomètres du centre-ville de Turin, le Musée de Castello di Rivoli possède une importante collection d’œuvres d’art contemporain, des années 50 à nos jours. On y trouve, à côté des grandes salles consacrées à l’arte povera, aux minimalistes et au mouvement conceptuel, quelques œuvres facétieuses signées Bertrand Lavier, Paul Mc Carthy ou Maurizio Cattelan. C’est ici, dans cette ambiance artistique et sarcastique, que le chef italien Davide Scabin a installé son restaurant “Combal.Zero”, une grande salle rectangulaire dont l’immense baie vitrée surplombe la ville.

Si le menu dégustation recèle quelques jolies pépites conceptuelles, ludiques, hyper-référencées et pleines d’ironie, comme le “Raviolo Shake” ou le “Cyber Egg au Campari”, c’est à la fin du repas que se joue le moment le plus troublant. À l’instant où vous vous apprêtez à récupérer votre vestiaire, le chef vient vous saluer et vous offre une boîte de conserve, élégamment emballée dans un papier cristal. Sur l’étiquette blanche figure le nom du restaurant, une reproduction photographique de l’un des plats emblématiques du menu, la “check salad”, le récapitulatif de l’ensemble des plats dégustés, l’adresse, les coordonnées téléphoniques et internet du lieu, ainsi qu’un code-barres et la mention du poids : 400 grammes.

Vous saluez le chef, bredouillez un remerciement et repartez vers Turin, perplexe, ne sachant que penser de cet étrange présent. Sur le chemin du retour, vous ne pensez qu’à elle. À tel point que vous la ressortez plusieurs fois de votre sac pour l’admirer, la soupeser, l’agiter. Est-elle purement décorative ? Représente-t-elle un totem, un objet magique qui vous permettra de décrocher une réservation dans tous les restaurants où il est généralement impossible d’obtenir une table ? Un talisman surnaturel qui vous préserve du vin bouchonné, des serveurs empotés, des gueules de bois carabinées ? Faut-il considérer ce récipient comme un objet de collection, comme une vignette panini, qu’il faudra, années après années, venir chercher à Rivoli pour remplir son étagère-album ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais que diable contient cette boîte ? Lorsque vous la remuez, un sourd “floc-floc” se fait entendre. Vous êtes donc en présence d’un liquide. Est-ce de l’eau qui sert de leste ? À l’oreille vous jugez la consistance plus épaisse. Et si la mystérieuse boîte recelait tout simplement quelque chose de comestible ? Cette ultime offrande constitue peut-être un prolongement du repas, un énième plat surprise, à déguster à domicile ? un bonus, comme dans un DVD ? peut-être s’agit-t-il d’un doggy bag ? connaissant l’esprit farceur de Davide Scabin, tout est possible : un pois sauteur, de l’eau de pluie de Tasmanie, une moustache de lièvre en saumure, une sainte relique wharolienne…

La référence aux boîtes de soupes Campbell’s sérigraphiées par Andy Wharol semble évidente, mais c’est surtout à une autre boîte de conserve que l’on pense en observant le cadeau de Davide Scabin : Une œuvre sulfureuse réalisée en mai 1961 par Piero Manzoni, constituée de 90 petites boîtes en fer-blanc dans lesquelles l’artiste italien a déposé trente grammes de ses propres excréments, qu’il a ensuite commercialisé au prix de trente grammes d’or, sous le titre Merda d’Artista.

Si la boîte de Davide Scabin est une œuvre d’art, faut-il l’ouvrir, au risque de découvrir une atroce blague de potache ? de démystifier l’objet ? et surtout, de lui voir perdre toute sa valeur artistique et financière ?

Une seule personne, à ma connaissance, s’est risquée à ouvrir une boîte de Merda d’Artista. Il s’agit de Bernard Bazile, artiste français, qui, au cours d’une performance publique à la galerie Pailhas, à Marseille, a délibérément transgressé le tabou en désoperculant une des conserves de Manzoni. À l’intérieur ? surprise ! Délicatement emballée dans du coton, se trouvait une autre boîte de conserve… Et si l’œuvre de Manzoni, une fois ouverte, a changé de statut, en devenant une œuvre de Bernard Bazile, elle a su conserver tout son mystère.
Paris, mercredi 4 août 2010, à 16h, rendez-vous a été pris avec un jury-dégustateur, pour l’ouverture publique de la boîte de Davide Scabin. Un périmètre de sécurité a été défini, masques et lunettes de protection ont été distribués et c’est avec beaucoup d’appréhension que le Satrape délégué à l’ouverture active l’ouvre-boîtes devant une foule avide et tremblante. Passé un premier moment de panique, à la vue d’un inquiétant liquide rouge, l’assistance désenchantée se demande soudain ce qu’elle venue faire ici, en plein mois d’août, devant une simple boîte de tomates pelées…

Restaurant Combal.Zero, Davide Scabin, Piazza Mafalda di Savoia 10098 Rivoli. www.combal.org


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 4, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

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