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Du passé au présent : La table dans l’Art

Si Édouard Manet peint un déjeuner pris à même le sol dans son célèbre tableau Le déjeuner sur l’herbe, la représentation du repas ou des mets dans l’histoire de l’art contient généralement une table. Prétexte à montrer des intérieurs, des événements, des personnes et des denrées, la table témoigne d’époques et de situations: à la ville ou à la campagne, avec ou sans convives (la nature morte est un thème qui traverse les siècles), richement garnie ou signalant la pauvreté. Elle accompagne l’Homme dans son quotidien et nous permet de raconter l’histoire de son rapport à la nourriture.

Le déjeuner d’huîtres (1735) fut commandé à Jean-François de Troy (1679-1752) par le roi Louis XV pour décorer sa salle à manger à Versailles. Cette pièce venait tout juste d’apparaître en tant que lieu d’agapes. Dans les milieux de cour, on dressait jusqu’alors une table provisoire sur des tréteaux pour consommer le repas. La table à manger fixe ne s’établit que dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Peintre d’histoire et de scènes de genre, de Troy rend compte du décor dans lequel la société de son temps mange et immortalise les goûts de ses commanditaires. Parmi les denrées et rarement représentées comme ici, les huîtres et le champagne. L’artiste dépeint de manière presque humoristique la surprise de certains invités devant un bouchon sautant de sa bouteille, visible au-dessus du groupe de personnages debout, à gauche. L’atmosphère légère du tableau fait écho à la réputation de boisson joyeuse dont jouit déjà le champagne, qui “fait briller le regard sans porter le feu au visage”. La forme des verres, le style vestimentaire et le cadre de la scène sont en outre indicatifs de la destination privilégiée de ce breuvage. Les huîtres quant à elles sont très à la mode à cette époque et figurent fréquemment sur les tables de la noblesse. Elles sont servies sur de la vaisselle en métal, la porcelaine ne se généralisant que plus tard. Les goûts et les manières, qui ont changé depuis le milieu du xviie siècle, sont visibles ici. La profusion passe de mode et est remplacée par un choix de mets de qualité, les aliments n’étant plus recouverts de sauces variées mais s’appréciant pour eux-mêmes. La propreté et le savoir-vivre introduisent dans les salles, des tables basses pour le rafraîchissement des bouteilles et la disposition d’assiettes propres. On peut enfin noter que les femmes sont absentes de ce déjeuner, probablement organisé après une partie de chasse. Le repas est aussi et avant tout un acte social.
Rirkrit Tiravanija est né en 1961 à Buenos Aires et a vécu en Éthiopie, en Thaïlande, au Canada et aux États-Unis, faisant ainsi l’expérience de cultures très diverses. Depuis les années 90, son travail le plus caractéristique consiste à créer des environnements et des événements liés à la consommation de nourriture. Il est surtout connu pour cuisiner dans des galeries d’art et offrir gratuitement ses plats (généralement de cuisine thaïlandaise) aux visiteurs. Sa démarche artistique tourne principalement autour de l’acte de manger, de la possession, de l’échange et de la culture au sens large. Ses performances constituent des moments conviviaux et informels dont les restes témoignent du lien étroit entre l’art et la vie. Il invite le spectateur à expérimenter un processus (l’action de cuisiner et de manger) et à s’interroger sur l’aspect commercial et social de l’art: la plupart des œuvres de Tiravanija ne peuvent être achetées puisqu’elles ne sont pas des objets, mais le contact entre l’artiste et le public permet à tous de “posséder” pour un instant son travail. Dans l’installation Untitled, 2002 (the raw and the cooked), montrée dans une galerie japonaise, l’artiste a disposé des plats et des boissons sur une longue table de 18 mètres. Il représente ainsi une situation typique invitant à la consommation. Cependant, les denrées exposées ne sont pas comestibles puisqu’il s’agit d’échantillons en plastique fréquemment utilisés au Japon dans les vitrines des restaurants et des snack-bars pour montrer les plats disponibles. Il crée ainsi une distance entre l’objet et ce qu’il évoque et fige un élément de la vie quotidienne. Les aliments ne seront jamais consommés et ne se dégraderont pas, la table (sans odeurs) ne changera pas d’aspect et ne témoignera pas d’une action passée. De manière presque clinique, en contraste avec ses performances de cuisine/consommation, Rirkrit Tiravanija interpelle nos sens en évoquant un repas qui n’aura jamais lieu. Cette installation, mais surtout le travail de Tiravanija en général, rappelle l’œuvre de l’artiste suisse Daniel Spoerri qui depuis les années 70 colle les restes et les plats de repas à la table sur laquelle ils ont été pris pour réaliser des “tableaux-pièges”.

Jean-François de Troy représente des personnages qui se délectent de fins mets, alors que l’installation de Rirkrit Tiravanija laisse imaginer des saveurs autour d’une table sans hôtes. Tous deux parlent d’une expérience commune aux époques et aux sociétés.

Jean-François de Troy, Le déjeuner d’huîtres, Musée Condé, Chantilly. (C) RMN / © Harry Bréjat
Rirkrit Tiravanija, Untitled, 2002 (The raw and the cooked). Installation, Tokyo Opera City Art Gallery. Photo: Keizo Kioku. Photo courtesy of the artist, Gallery SIDE 2, Tokyo Opera City Art Gallery.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 4, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

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