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De Bouche à Oreille

Gavée

“ Je m’appelle Meriem. Je suis née en Mauritanie. A Tichit, dans l’Est. Une des plus grandes villes de Mauritanie, le rendez-vous des caravanes. Enfin, je suis née, aux environs, dans le désert.”

Meriem, 45 ans, choisit scrupuleusement ses mots. La voix est souriante, la parole mesurée.
Seul le son “R” de désert garde la mémoire d’une autre langue. Meriem m’avait raconté un jour que dans son enfance, elle avait été “gavée”.
– Oui, on m’a gavée dans mon enfance, jusqu’à mon adolescence même.
Dès l’âge de cinq ans, on a essayé sans trop me forcer, de me donner un peu plus ; c’était du lait de chamelle : deux fois le soir et aussi le matin. Mais c’est à six ans que ça a vraiment commencé. On me tapait un petit peu, on me pinçait pour me forcer à boire.
– Qui vous pinçait ?
– Ma mère, elle me pinçait l’intérieur des cuisses ; ça me faisait très mal, alors je buvais tout ce qu’on me donnait. Et, en grandissant, la torture, si je peux dire, grandissait.
– Et ça a continué jusqu’à quand ?
– On peut dire jusqu’au mariage, enfin pas tout à fait ; j’ai été mariée à neuf ans, mais le gavage a continué jusqu’à l’âge de douze ans. Il fallait que les filles soient plus belles, plus “femmes”. (Grand éclat de rire).
– Et vous avez grossi ?
– J’ai doublé de volume !
– Est-ce que vous vous regardiez dans une glace ?
– On n’avait pas de glace ! C’est surtout le jugement de mes amies, gavées comme moi. Mais on se mesurait les bras avec des bracelets ; si le bracelet ne peut pas remonter à cause de la chair, c’est qu’on est belles.
– Alors grasse, grosse, c’est être belle ?
– Oui ! Il y a un proverbe qui dit : “Elle était si belle que son chameau ne pouvait la soulever”. Et puis, il y a un autre critère de beauté, ce sont les vergetures. Dès que ça commence, la peau rougit, les mères ou les surveillantes du gavage examinent la peau qui va se mettre à éclater. Elles prennent un peigne fin et guident la vergeture pour qu’elle aille le plus loin possible.
– Il fallait, à la fois être grosse et avoir la peau marquée ?
– Vous savez, moi, je trouvais ça beau, à l’époque. C’était notre fierté ! Je disais à ma mère : c’est moi, la plus grosse, ça me donnait un peu de répit. (Long rire)
– A huit ans, il y a eu “la” torture. On nous mettait les pieds dans un instrument en bois comme une pince, ça s’appelle waya. On serrait ; c’était des cris, des hurlements. On vous oblige à boire et quand vous rendez, il faut boire ce que vous avez rendu. Et puis, on cassait les doigts ; je connais des filles qui n’ont plus d’articulations. On faisait n’importe quoi.
Nous, on avait du dégoût, on priait pour que les chamelles se perdent. C’est elles qui donnaient le lait.
– Est-ce qu’il y avait d’autres systèmes de gavage que par le lait ?
– Il y avait la farine de mil qu’on pétrissait sur place, et des graines comme les graines de pastèque, mais aussi grasses que des arachides. On avalait ça par petites boules ; on nous donnait aussi du beurre rance.
– Pas de sucré ?
– C’était déconseillé. On disait que ça donnait la jaunisse. On mangeait de la farine crue et des bouillies de farine complète. Voyez toutes les calebasses qui sont là ! (Meriem désigne les récipients, dans son appartement parisien). C’était des mesures pour le gavage, un signe de richesse et de grande famille.
– Est-ce qu’il vous est arrivé de vous révolter ?
– Oui, surtout à cause de la torture ; ma mère me répétait : “Tu me fais honte, tu es rachitique !” Le soir, elle faisait un trou dans le sable mou, pour que je puisse mettre mon ventre lourd. J’étais attachée comme les autres filles gavées. On sortait seulement le soir, parce que le soleil, c’est mauvais pour le teint. Je vomissais en cachette, mais ça se sentait. Et puis j’avais envie d’autres nourritures, du riz et surtout de la viande.
– Gavée et privée, alors ?
– A treize ans ma mère m’a “lâchée”. C’était ce mot-là qu’on disait. C’était au début de ma grossesse ; j’étais libre ; je me suis jetée sur la viande comme un animal. J’en mangeais même chez le voisin, ce qui était interdit dans notre éducation. J’avais du mal à courir, à descendre les dunes, et j’étais essoufflée quand j’aidais mes parents à planter la tente. C’était comme ça.
– Et maintenant ?
– Je suis parfois déçue… Ici, à la plage, j’ai honte de mes vergetures. Là-bas, en Mauritanie, je me sens bien mais, eux me trouvent trop maigre. (Elle éclate de rire).
– Ce qui m’étonne c’est que vous semblez n’avoir aucune rancune.
– Non ! Ma mère a subi le gavage et avant elle, ma grand-mère. Elle le faisait pour mon bien, pour que je sois belle. Mon père ne voulait pas.
– Est-ce que ça vous fait plaisir d’être plus mince ?
– Maintenant je me trouve trop bien en chair !


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 4, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

 

 

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