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Le vin rosé en Histoire

Rosa, rosae, rosam… Souvenirs de latinistes, émois poétiques de Pierre de Ronsard ou tout simplement évocation de la couleur rosée, présente jusque dans nos verres. C’est bien de rosé dont il est question ici, cette catégorie de vin en plein développement, qui n’est plus aujourd’hui cantonné à la seule image de “vin de vacances”, transportant avec lui les jolis souvenirs d’été et de sable dans les cheveux mais bien considéré comme un “vrai vin” à part entière. Depuis quand parle-t-on de vin rosé ? Quelle est l’histoire de ce breuvage à la gamme chromatique allant du pâle pétale de rose au plus foncé rose grenadine ? Plongée au fond du verre rose…

Le constat est réellement indiscutable : le rosé connaît un engouement spectaculaire, dégusté et bu non seulement en période estivale mais de plus en plus au long de l’année et surtout jugé à juste titre comme du “vrai vin”. L’image, à présent désuète, de mauvais vin justement, de “piquette” tout juste bonne à accompagner saucisses carbonisées ou brochettes douteuses, est à présent dépassée, la qualité des vins s’étant considérablement développée. Les domaines viticoles proposent nombre de cuvées, au fil des appellations et des régions dont l’élaboration est totalement maîtrisée, la locomotive en la matière étant, bien entendu, la Provence, avec ses rosés pâles et aromatiques, tout en fraîcheur mais il ne faut pas oublier le Languedoc-Roussillon. Cette politique qualitative n’empêche néanmoins pas que le vin rosé soit depuis longtemps associé au plaisir et c’est ici réellement, que l’Histoire commence à parler. En effet, jusqu’au dix-septième siècle, ce type de vin clair était l’apanage des classes aisées, notamment des aristocrates, un vin léger qui ne “nourrissait” pas, comme le vulgaire vin rouge, réservé aux classes laborieuses, afin de leur procurer de la force. Son développement, d’abord dans les années 30, lorsque les précieux congés payés inondent les plages du Sud de la France des premiers vacanciers de tous bords, est intimement lié au plaisir une fois encore. L’envie d’un petit vin simple, à déguster en toute convivialité, sans le lourd poids de la culture que supporte le vin rouge. Plaisir à nouveau, comme un amusant pied de nez de l’Histoire, depuis sa seconde phase de développement et son énorme “bond en avant”, depuis les années 80 environ, jusqu’à maintenant, où une fois encore, la qualité n’exclut pas le plaisir ni la liberté. Celle par exemple de mettre un glaçon dans son verre de rosé, impensable dans le cas d’un vin rouge, le poids de la culture et de la représentation sociale étant bien trop pesants !

Du vinum clarum au clairet
Sans flirter avec les techniques de vinification, rébarbatives pour les néophytes, il convient tout de même de comprendre que depuis l’Antiquité, le vin n’était pas de couleur foncée, de fait. En effet, la macération n’existait pas. Dans l’Antiquité, la plupart du temps, le jus était recueilli après un simple foulage et la pressée suivait directement. François Millo, Président de l’Interprofession des Vins de Provence rappelle que c’est à la chute de l’Empire romain, lorsque le vignoble s’étend partout en Europe, géré alors par les ordres monastiques que le vinum clarum se développe. Ce dernier deviendra ensuite le “claret”, puis “clairet”. “À partir du treizième siècle, la région bordelaise et dans une moindre mesure les autres régions de production établissent avec l’Angleterre et les pays nordiques un fructueux commerce de claret ; les domaines importants de l’archevêché de Bordeaux produisaient à cette époque 87 % de clairet pour 13 % de vin rouge (vinum rubeum), et une part tout à fait négligeable de vin blanc”. Tout au long du Moyen-Âge puis même au seizième siècle, le commerce du clairet s’étend depuis Bordeaux principalement jusqu’à l’Angleterre, mais aussi jusqu’en Europe du Nord, les Flamands et Hollandais raffolant de ce breuvage clair. Au dix-huitième siècle, les durées de cuvaison augmentant de façon générale, la couleur des vins fonce.

Du clairet au vin rosé
On lit partout que la première apparition linguistique du terme spécifique “vin rosé” date de 1682, dans le vignoble d’Argenteuil. Or, si l’on se réfère au  Dictionnaire de Richelet, paru en 1680, l’on trouve la définition suivante pour le mot rosé : “mot adjectif qui ne se dit qu’au masculin et qui se dit du vin. Il signifie qu’il est d’un rouge agréable et tirant sur la couleur d’une rose d’un rouge vif. C’est du vin rosé fort excellent. Aimer le vin rosé”. Si l’on cherche au mot “vin” logiquement, l’on peut lire les expressions suivantes : “vin clairet, paillet, rouge, rosé, blanc”. La présence dans un dictionnaire induit que l’expression en question était en usage bien auparavant.  Si l’on s’amuse à rechercher linguistiquement deux siècles plus tard, on trouve par exemple dans le Dictionnaire de Carpentier, paru en 1839, la définition suivante du vin rosé : “D’un rouge faible et qui tire sur la couleur de la rose”. C’est bien là que les liens entre la couleur rose et le vin rosé peuvent prendre du sens.

Le rosé, vin à part entière
Annie Mollard-Desfour, linguiste au CNRS, Présidente du Centre Européen de la Couleur et auteur de nombreux ouvrages, a des éléments à nous fournir au sujet des liens entre la couleur rose et le vin rosé, que l’on a même tendance à associer à un faible rouge. “Spécialisée dans l’analyse du lexique de la couleur, j’ai notamment publié un Dictionnaire des mots et expressions de couleur : le Rose et c’est à ce titre que j’ai été invitée aux Rencontres Internationales du Rosé. J’y ai pu entre autres expliquer que du point de vue des usages, de la culture, le rose constitue bien une couleur à part entière, détachée du rouge, avec ses connotations et sens figurés spécifiques.” Elle ajoute que “la sémiologie de la couleur rose permet une approche du rosé et révèle, en écho, des images traditionnelles ou modernes du vin. Elle peut permettre de jouer sur divers registres pour s’adresser à une clientèle diversifiée : du rose/rosé féminin, doux, romantique, candide à la fraîcheur fragile et sucrée, jusqu’à un rose/rosé plus provocant, robuste, piquant et masculin”.

La vague rose, rosée !
À présent que les vins rosés sont stables en termes de niveau qualitatif, que les consommateurs savent désormais qu’il ne s’agit pas d’un mélange de rouge et de blanc, il faut reconnaître que leur progression est fulgurante, répondant logiquement à une envie, sans doute liée à leurs couleurs !  Rappelons que par exemple, 88% des vins produits en Provence sont des rosés, que le vin rosé dans le monde représente 8% de la production et 9% de la consommation mondiale. Leader en la matière, la Provence s’est tout de même dotée en 1999 d’un Centre de recherche et d’expérimentation sur le vin rosé à Vidauban dans le Var, seul Centre de ce type dans le monde. Ce dernier a mené un travail sur deux ans, afin de donner naissance à un nuancier liquide des rosés de Provence, véritable outil pédagogique, permettant de référencer et de qualifier précisément la couleur d’un vin rosé. Cela est primordial, la palette chromatique des rosés produits sur l’ensemble du vignoble français, allant du rose pâle au rose corail, voire grenadine, selon les cépages utilisés et les techniques d’élaboration…. Et répondant à des marchés, envies et instants de dégustation spécifiques.

Quoi qu’il en soit, le vin rosé a de beaux jours devant lui et espérons qu’il demeure longtemps associé au plaisir, comme jadis, conservant ainsi son histoire et renouant avec le côté sensuel du vin.

>> Repères bibliographiques :
Le Vin Rosé, sous la direction de Claude Fanzy, Gilles Masson et François Millo. Éditions Féret.
Le Rose, Annie Mollard-Desfour. CNRS Éditions.
Histoire de la vigne et du vin en France : des origines au XIXe siècle, Roger Dion. Réédition Flammarion.
Premières Rencontres internationales du Rosé, Toulon, le 29 mai 2004, Intervention de François Millo du Conseil Interprofessionnel des Vins de Provence.
Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey. Éditions Le Robert.
Dictionnaire de la langue du vin, Martine Coutier. CNRS Éditions.
Dictionnaire étymologique, critique, historique, anecdotique et littéraire, pour  servir à l’histoire de la langue française, François-Joseph-Michel Noël, L.J.M Carpentier. 1839.
Dictionnaire françois : contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise, ses expressions propres, figurées et burlesques, la prononciation des noms les plus difficiles, le genre des noms, le registre des verbes, P. Richelet. 1680.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 3, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

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