TOPMENU28

Kant et l’objet du goût

Bon vivant, convive agréable, Emmanuel Kant ne supportait pas de manger seul, et la légende veut qu’il demandât parfois à son domestique Lampe d’aller proposer à des passants de partager son repas. Le goût occupait donc assurément une place importante dans son existence. Ce concept joue aussi un rôle central dans sa pensée philosophique, mais de manière un peu plus complexe.

En effet, le “goût” se trouve bien au cœur de la Critique de la faculté de juger, ouvrage paru en 1790, et qui représente à bien des égards l’achèvement de la philosophie transcendantale. Mais le goût est alors pris en un sens dérivé, comme faculté de juger le beau. Cette compréhension esthétique – et donc métaphorique – du “goût” est un lieu commun qu’on rencontre tout au long du XVIIIe siècle.

Kant lui donne une signification très forte. C’est que le sentiment du beau entremêle de manière étroite et problématique, dans le jugement, notre sensibilité et notre entendement. Il correspond à une satisfaction tout à la fois sensible et intellectuelle. Il révèle notre faculté de prendre plaisir à la simple contemplation des objets sensibles. Ce plaisir désintéressé de la beauté est selon Kant étroitement lié à la moralité et à la liberté de l’homme : il les révèle de manière indirecte ou symbolique, elles qui ne peuvent jamais, par principe, se montrer dans le monde sensible (parce qu’elles procèdent de l’intériorité intelligible de notre volonté).

Le paradoxe est que cette compréhension esthétique du goût, dont la portée est si grande, se construit précisément, dans la Critique de la faculté de juger, contre le goût au sens propre, celui de la langue et du palais. En effet, le beau s’adresse en priorité à la vue et à l’ouïe, là où le toucher, l’odorat et le goût (au sens propre, donc) produisent plutôt de l’agréable. Cette distinction ne va sans difficulté, mais elle est essentielle aux yeux de Kant : la beauté relève d’un jugement qui doit être purifié de tout désir, qui procède d’une “libre faveur” à l’égard de son objet, qui doit l’apprécier pour sa simple forme et non pas pour ce qu’il nous apporte : dans le beau, nous sommes indifférents à l’existence de l’objet, au rapport matériel que nous pouvons avoir avec lui. C’est donc une attitude de respect, qui suppose une certaine distance – dont seuls sont capables, précisément, la vue et l’ouïe. Le goût, au contraire est un sens de contact, et même de dévoration : il est étroitement lié au désir en ce qu’il a de plus matériel, et donc à l’agréable. Cette absence de distance fait aussi du goût le sens le plus subjectif, celui donc dont la satisfaction est la plus difficile à partager : “en ce qui concerne l’agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d’un objet qu’il lui plaît, soit du même coup restreint à son jugement personnel. C’est pourquoi, s’il dit : “le vin des Canaries est agréable”, il admettra volontiers qu’un autre le reprenne et lui rappelle qu’il doit plutôt dire : “cela est agréable pour moi”” (Critique de la faculté de juger, trad.fr. J. R Ladmiral, Gallimard, coll. Folio Essais, p.140). Bien sûr, tout cela pourrait être nuancé, voire contesté ; et Kant lui-même n’exclut pas complètement que le sens du goût puisse susciter, dans certains cas, une satisfaction esthétique, qui viendrait s’ajouter à l’agréable. Mais on pourra à l’inverse accorder que même dans le cadre de la gastronomie, on n’utilisera guère le vocabulaire de la beauté pour vanter les mérites d’un plat, si réussi et si raffiné soit-il…

Cette distinction entre le beau et l’agréable, loin d’être simplement psychologique, a une portée véritablement métaphysique, en ce qu’elle engage notre rapport au monde et aux objets. Le goût, en recherchant l’agréable, tend à détruire son objet. D’abord, parce qu’il suppose la dévoration et une destruction mécanique ; mais plus profondément peut-être, parce que le plaisir du goût rencontre très vite l’expérience de la satiété ou de l’excès, qui l’annule, voire le transforme en dégoût. Là où le beau offert à la vue ou à l’ouïe correspond selon Kant à une satisfaction beaucoup plus ouverte, à une “finalité sans fin”, et donc à une satisfaction durable, le plaisir gustatif est un plaisir qui, beaucoup plus nettement et beaucoup plus rapidement, trouve sa fin, dans tous les sens du terme. On pourrait donc dire que l’objet du goût est un objet sacrifié, au profit de notre plaisir matériel et subjectif. Dans le beau, inversement, nous sacrifions notre intérêt à la belle forme de l’objet, qui est donc respecté en tant que tel.

Cependant, tout cela n’empêche pas Kant, comme ses contemporains, de parler de “goût” pour désigner, métaphoriquement, la faculté de juger le beau. En quoi dès lors cette métaphore est-elle possible ? En quoi est-elle même, d’une certaine façon, incontournable ? Premièrement, Kant remarque que le goût est associé, plus que tout autre sens, à l’exigence de juger par soi-même. Précisément parce qu’il est subjectif, nous devons l’exercer en personne : “c’est là une des raisons essentielles pour laquelle on a désigné précisément par le substantif de goût cette faculté de juger esthétiquement des choses. En effet, on aura beau m’énumérer tous les ingrédients d’un plat […] et vanter de surcroît […] le caractère sain de ce mets, je resterai sourd à toutes ces raisons et je goûterai le plat avec ma langue et mon palais. Je ferai ensuite connaître mon jugement” (trad. citée, p.233). La métaphore du goût exprime donc l’irréductibilité du jugement esthétique à toute règle objective, et ainsi l’exigence d’un jugement personnel, que l’on doit exercer par soi-même. À cela s’ajoute que le goût est le sens de la délectation, c’est-à-dire, de “l’absorption la plus intérieure” ; il exprime, quoique sur un mode forcément inadéquat et donc nécessairement métaphorique, notre intériorité intelligible, qui est satisfaite dans le beau, mais sans que nous puissions savoir en quoi elle est satisfaite.

Or, ainsi comprise, la dimension sacrificielle du goût et de la nourriture peut sans doute prendre un sens beaucoup plus fort. Car, en détruisant ainsi son objet le plus immédiat, en manifestant donc par là-même le caractère contradictoire et fondamentalement insatisfaisant des appétits sensibles, le goût pourrait exprimer, de manière indirecte, la recherche d’une satisfaction plus haute et plus indéterminée. L’objet sensible et sacrifié du goût apparaîtrait alors comme le substitut métaphorique d’une réalité spirituelle ou intelligible qui reste inatteignable en elle-même. N’est-ce pas sous cette forme, d’ailleurs, que le Christ offre son corps, dans ce qui se présente, en un dernier repas, comme le sacrifice par excellence ?

Kant, pour sa part, ne le formule certes pas en ces termes théologiques. Mais, dans l’Anthropologie (1798) il associe étroitement la nourriture corporelle au besoin plus essentiel – mais aussi plus insaisissable – de “nourritures spirituelles”. Ces nourritures, ce sont les conversations qui doivent accompagner tout repas digne de ce nom : “la forme de bien-être, qui paraît s’accorder le mieux avec l’humanité est un bon repas en bonne compagnie” (trad. M. Foucault, éd. Vrin, p.210). Selon Kant, “manger seul est malsain”, c’est “une occupation qui épuise et non pas un jeu qui vivifie ses pensées”, parce qu’elle asservit l’esprit une finalité trop matérielle, trop déterminée et trop monotone. Et ainsi, “l’homme en train de manger, s’il est seul à table et s’il rumine ses pensées, perdra progressivement sa belle humeur, mais il la recouvre si un convive lui fournit, par des trouvailles variées, des thèmes nouveaux qui le réveillent sans effort de sa part” (ibid., p.212). La présence d’autrui permet ainsi de viser, au-delà de la satisfaction sensible et immédiate des mets consommés, une satisfaction plus élevée, qui porte sur des objets absents, et qui doit donc être atteinte par l’imagination. La valeur du goût, au sens propre et au sens métaphorique, est de stimuler le jugement, et la parole, pour les diriger vers ces finalités absentes, en libérant l’homme de l’immédiateté sensible et de sa solitude.

Encore une fois, Kant n’exclut pas que les objets immédiats du goût puissent susciter par eux-mêmes une satisfaction esthétique ; mais, parce qu’elle est de toute façon la plus subjective et la plus problématique des satisfactions sensibles, son intérêt réside avant tout en ce qu’elle suscite la conversation et l’échange des jugements, qui bien vite s’étendent, au-delà d’elle, à toutes sortes de sujets. Tous les amateurs de vin, en particulier, en conviendront – le vin ayant en outre l’avantage, aux yeux de Kant, de stimuler l’imagination et les associations d’idées. Et ainsi le plus grand bien-être dont l’homme soit capable est atteint, selon Kant, “quand une table est bien garnie et que la multiplicité des services n’a pour but que de prolonger la réunion des convives” (Ibid.). On voit ici que l’objet du goût, ne se réduit jamais à sa valeur intrinsèque et immédiate, si grande fût-elle ; c’est donc bien un objet sacrifié – et le véritable sens de ce sacrifice réside selon Kant dans la finalité plus haute, et proprement humaine, qu’est la sociabilité, et l’exercice commun de notre jugement…


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 3, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

CouvCahiersGastro3

 

No comments yet.

Laisser un commentaire

Powered by WordPress. Designed by Woo Themes