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Et si Ferran Adrià n’avait jamais existé ?

En clin d’œil au texte de Pascal Ory paru dans le précédent numéro (Apicius n’a jamais existé, et ce n’est pas grave)

L’annonce de la fermeture définitive du restaurant El Bulli, et sa transformation en fondation à l’horizon 2014, a réveillé les rumeurs les plus folles dans la sphère gastronomique. Cette disparition spectaculaire du “Maitre des illusions” intervient au moment où la horde grandissante des refoulés (2 millions de demandes pour seulement 8000 couverts par an), frustrés de n’avoir jamais pu obtenir la moindre table dans le plus célèbre restaurant du monde, échafaude des théories conspirationistes rocambolesques pour tenter d’expliquer leur mise à l’index du cahier des réservations. La plus extravagante, qui n’est pas la moins amusante, consiste à mettre en cause l’existence même du chef étoilé catalan. Ainsi peut-on entendre, dans les dernières parties de soirées fort arrosées de quelques troquets parisiens, la thèse suivante : Ferran Adrià n’existe pas !

Enfin, si. Il y a bien une personne, un comédien, un intermittent du spectacle qui interprète depuis quelques années déjà le rôle du cuisinier de Roses. Qui s’enthousiasme et vibrionne devant les caméras de télévision, qui fulmine des “C’est maïck ! C’est maïck !” lors des grandes démonstrations culinaires européennes. Mais de restaurant, nada. Il s’agirait d’un simple décor de cinéma, avec murs en carton-pâte et rails pour travelling panoramique, réquisitionné lors des nombreux tournages sur le “mythe” Adrià  D’après ces spécialistes du complot gastronomique, le restaurant El Bulli, pas plus que les trafics d’organes dans les parcs d’attraction, n’a de réalité tangible. Ils font tous deux partie des mythes urbains célèbres, toujours démentis, et pourtant toujours colportés. Nous connaissons tous le frère du cousin d’une concierge dont le neveu a eu la chance, le bonheur, la joie suprême d’aller dîner chez El Bulli. Comme nous avons certainement croisé l’ami du grand-oncle d’un ami, dont le fils, qui s’était assoupi sur un banc à Waliby-Schtroumpf, s’est réveillé délesté d’un rein. Cela vous serait arrivé personnellement (le rein en moins ou le précieux sésame pour El Bulli), qu’on mettrait immédiatement votre parole en doute, qu’on vous prendrait de haut, qu’on vous traiterait de menteur, de fanfaron, d’imposteur…

El Bulli, donc, n’existerait pas. Mais, dans ce cas, à qui profite le crime ? Embrumés dans les vapeurs de Morgon, c’est généralement ici que les choses se corsent. D’aucuns évoquent la CIA, les extra-terrestres, un complot mondial… D’autres, plus pragmatiques, bâtissent des interprétations alambiquées mais plutôt pertinentes. Ferran Adrià serait l’invention d’une société secrète de cuisiniers, une opération de mystification destinée à alimenter, non pas de réels clients, mais un débat nécessaire sur la création culinaire contemporaine, une légende créée de toutes pièces afin de servir d’aiguillon dans le milieu de la restauration, un totem, une icône ibérique inaccessible puisqu’irréelle…

La preuve ultime de ces assertions ? Mais voyons ! Ferran Adrià n’est-il pas intervenu à l’Omnivore Food Festival, l’an dernier, sur le thème du faux-semblant ?


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 3, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

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