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Lettre inédite de Volney au général Bonaparte

La lettre suivante, qui n’a jamais vu le jour, fut donnée par Napoléon à un des compagnons de son exil. Bien que la date de l’année ne s’y trouve point, il est facile de voir que cette lettre se rapporte à l’époque où le général Bonaparte, pâle, maigre et chétif, n’avait encore conquis ni la santé ni l’empire.

Général,

Je ne puis me dispenser de vous faire sur votre santé des observations d’autant plus importantes que sans les forces physiques les forces morales ne peuvent résister, et que le maintien des forces physiques est un art compliqué de faits et de raisonnements trop souvent méconnus ou ignorés par des esprits instruits et forts sur d’autres sujets. J’en ai vu un exemple frappant dans Mirabeau, qui, faute d’études et de connaissances dans la physique en général, et surtout dans celle du corps humain, commit des erreurs de régime dont je lui annonçai pas à pas les conséquences trop tôt vérifiées par l’événement.

J’ignore si vous avez porté quelquefois vos études sur la structure et le jeu mécanique du corps humain ; plus vous l’auriez observé, et plus vous seriez convaincu qu’il est mû et gouverné par un système de lois physiques résultant des divers éléments dont il est composé. Le hasard a voulu que, né faible et maladif, l’ennui des médecins et des souffrances m’ait, dès l’âge de dix-huit ans, engagé à étudier ce qu’on appelle la médecine. D’abord je devins, comme tous les commerçants, un peu plus malade imaginaire ; mais, à mesure que mes connaissances s’étendirent, mes alarmes, fruit de l’incertitude, se dissipèrent, et j’ai fini par arriver à des résultats généraux dont la justesse m’est fréquemment garantie par l’expérience d’autrui et par la mienne.
L’un de ces résultats qui me frappent davantage est, d’une part, la complication de lois qui régissent le corps humain, la variété des connaissances qu’exige le bon gouvernement de cette machine, et, de l’autre, la présomption facile et hardie avec laquelle chacun entreprend de gouverner celle des autres : de manière qu’il en est de la médecine comme de la politique, où, par cela même que la science est plus vaste, plus profonde, chacun se mêle de faire des systèmes et de donner des avis. Et en effet, soyez malade, il n’est pas d’ami, de connaissance, même de garde-malade, qui ne se donne des airs de prescrire des remèdes, et l’orgueil déploie là ses ressorts secrets. Le conseiller fait preuve d’affection, d’intérêt ; le patient est caressé dans son amour-propre, et sa faiblesse de corps et d’esprit lui fait désirer de saisir toute consolation, tout appui. Que résulte-t-il de là ? Que, par complaisance, par témoignage d’affection, il adopte une foule de remèdes mal convenants, souvent incertains, tels que la pauvre nature, troublée dans l’exercice de ses lois, ne sait plus par quelle porte opérer sa crise.

C’est donc, pour tout esprit sage et ferme, un devoir d’opérer en cette branche de science comme en toute autre ; par conséquent de n’accorder crédit et confiance qu’à qui y a les droits de l’expérience et de l’instruction. Vous pensez avec raison que je ne dois pas ces réflexions au hasard ; et en effet, vous ayant trouvé hier plus triste que je ne vous avais encore vu, j’ai assiégé de questions madame Bonaparte et votre chirurgien : il en résulte pour moi que vous concevez sur votre santé des soucis prématurés à certains égards : – que vous admettez des alarmes qui, pour être fondées sur l’attachement, n’en dérivent pas moins d’un défaut de connaissances, et ne méritent pas plus de crédit en médecine que vous ne leur en accorderiez sur des objets militaires ; – je ne sais si vous avez l’opinion de Mirabeau, qui disait « que le corps était le cheval de l’esprit, et qu’il ne fallait, pour le mener, que des éperons et de l’avoine. » Mais, ce cas ridicule même admis, il n’en est que plus évident que le cheval peut devenir fourbu, si l’on excède la mesure de ses forces. Or, depuis trois semaines ou un mois, vos veilles, vos boissons spiritueuses, vos aliments stimulants, excèdent la mesure au moins de vos habitudes ; et cela d’abord suffit pour tout troubler. En vain êtes-vous sobre sur la quantité, si vous ne l’êtes pas aussi sur la qualité.

Chacun de nos aliments a sa manière propre d’agir sur nos organes : les corps farineux, muqueux, sucrés, sont nutritifs ; les spiritueux, résineux, salins, extractifs même, sont purement stimulants : ils portent partout l’action qu’ils exercent sur les nerfs délicats de la langue, et, quoique moins sensibles, toutes les parois des vaisseaux et des viscères, agacées par leur feu, font effort pour les dépenser. – La circulation s’accélère et devient fiévreuse, la transpiration est petite et brûlante. – En Égypte, son abondance dégageait tout : ici, avec notre froid humide et notre peau serrée, le feu reste concentré ; tout le système vasculaire mis en contraction fait effort. – Les parties molles y cèdent ; les fluides s’y engagent et ne peuvent plus s’en retirer. – Voilà les hémorroïdes. – Les aliments mal broyés, car vous mâchez à peine, ne trouvent point dans l’estomac l’eau suffisante à les dissoudre, et qui en ferait une bouillie qui résorberait tous les vaisseaux lymphatiques. – Au contraire, ils y trouvent du vin, du café, du punch, qui les préservent de dissolution et en font une pâte à eau-de-vie.

Cette pâte s’échauffe, fermente, irrite les nerfs de l’estomac, affecte la tête, rend la paume de la main chaude et les pieds froids, le creux de l’estomac douloureux. – En avançant dans les intestins, sa partie liquide se résorbe, et son acrimonie va irritant tout. Sa partie solide se dessèche et donne la constipation ; tout le bas-ventre s’échauffe, la vessie se trouve attaquée à sa surface par tout ce foyer, à son intérieur par les âcres sécrétions des veines. – On se croit puissant et ardent, et l’on n’est que picoté et en état de crampe. Si vous eussiez admis les sangsues, le soulagement eût été prompt, mais il en eût résulté une habitude hémorroïdale : voulez-vous tout réparer ?

Ne passez pas à l’excès inverse, qui est l’erreur des médecins de France, lesquels avec leurs eaux de veau ou de poulet jettent subitement dans l’affaissement et l’atonie. Rentrez dans vos habitudes ; ne veillez plus, sous peine de la vie, car le sommeil est la plus heureuse des fonctions, et les veilles sont une fausse arithmétique du temps. Dormez de 11 à 6 ou 7 ; dormez la nuit et non le jour.

Si le premier jour votre agitation vous empêche de vous endormir levez-vous cependant à la même heure ; vous serez fatigué tout le jour suivant, mais vous dormirez le soir en tombant dans le lit. Ne buvez plus de vin pur, surtout des vins de liqueur ; donnez à vos aliments plus d’eau.

Mangez plus de fruit, cru ou cuit : défendez que l’on épice autant vos ragoûts, car vous blaserez vos nerfs, et tout sera perdu : vous serez dégoûté, mal à l’aise, triste. Vous aurez de l’humeur. Vous croirez que ce sera le travail, la contrariété des affaires, et ce sera l’acrimonie de votre foie et l’irritation de vos nerfs. Appelez peu de médecins ; peu le sont vraiment. Les plus habiles le sont bien moins à réparer que les plus médiocres à conserver.

Je finis, mais je répète : n’admettez à vous conseiller médecine que gens qui s’y entendent, comme vous n’admettez à parler guerre que les tacticiens. Je ne sais rien de ce dernier article, et n’ai garde d’en rien dire ; mais, comme j’ai mes preuves acquises dans l’autre, je vous prie de m’y maintenir conseiller.

Volney


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 1, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

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