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Kitsch-en : Pour une analyse de la place du kitsch dans la cuisine

Avalanche de crème, volutes de caramel, rondeurs, élévation, monument sucré couronné d’un couple de mariés, éternellement souriants : en matière de statuaire, il en est sans doute de la mariée comme du nain de jardin … ils peuvent nous sembler prodigieusement kitsch, mais pourquoi?

Si le terme est parfois employé comme synonyme de ringard ou de mauvais goût, c’est au profit d’un glissement de sens que nous aurons soin d’éviter ici. Car s’il peut y avoir un kitsch du ringard et du mauvais goût, le terme est loin de s’y limiter et ne saurait être entendu comme un jugement de valeur. D’ailleurs, comme l’a bien vu Abraham Moles, l’un des théoriciens majeurs de la notion “il y a du kitsch au fond de chacun de nous”. Objet fuyant, dont l’étymologie même est incertaine…

A première vue, dans la kitchen, il peut jaillir d’une simple boîte de Vache-qui-Rit®, ou d’un bol en porcelaine de Chine. Question de contexte.
Transposée à New-York, à la faveur d’une reconstitution de vitrine de PMU, la Vache-qui-Rit® dans nos frigos devient ultra kitsch. Parce qu’elle est déplacée, coupée de son contexte, et surtout privée de sa nécessité première ; là-bas, elle fonctionne comme un signe qui dit la France.

Coincée entre des affiches de Lillet et de Dubonnet, à côté d’une baguette et d’un tire-bouchon, elle s’inscrit dans un ensemble de lieux communs de la France, placés là sans autre rapport que le pays qu’ils connotent. De la même façon, quoi de plus kitsch que le restaurant asiatique à Paris, avec son décor de pacotille, véritable bric-à-brac de codes dépourvus de sens? La caractéristique principale du kitsch serait donc à chercher dans son rapport au contexte, géographique et/ou temporel. Tout se joue dans le déplacement qu’il opère, et par lequel il prive l’objet de sa nécessité première pour en faire un truc en toc.

De ce point de vue, est kitsch l’objet devenu pur signe, détaché de son sens, le code décalé, coupé de son contexte pour être agrafé ailleurs. Existe-t-il un kitsch gustatif ? Jusqu’à présent, nos exemples culinaires ont ceci de commun qu’ils ressortissent tous d’effets visuels. La chose n’est pas fortuite : le kitsch est une notion intimement liée aux arts décoratifs et au design industriel. Employé à propos d’une saveur, le terme ne saurait être qu’une métaphore, une image, justement. C’est que fondamentalement, le kitsch est une affaire de regard. De ce point de vue, transposé dans l’univers culinaire, le kitsch n’est-il pas d’abord affaire de persil et de paprika ?

Des arts décoratifs en cuisine. Le paradoxe est sensible. Décalage, dégradation du sens : quelle nécessité accorder en effet à la présence de la branche de persil, au quart de tomate cerise ou au nuage de paprika censés décorer nos assiettes ? A priori, ces éléments n’interviennent pas dans les saveurs du plat, et ne sont pas destinés à être mangés. Ils constituent plutôt une sorte de “touche finale“, de “touche artistique”. Qui transforme le persil en élément purement visuel, en décor artistique, aussi kitsch que ces parapluies en papier qui abritent encore parfois nos boules de glace contre d’hypothétiques orages !

Même phénomène pour le paprika du bord d’assiette. Avec sans doute ici deux choses à distinguer : d’une part un effet de mode, qui s’est répandu dans les restaurants comme une traînée de poudre, et qui tourne vite au ringard et au mauvais goût. D’autre part, une volonté d’esthétisation, derrière la “touche artistique”. Or, s’il y a un kitsch du ringard et du mauvais goût, les notions ne se superposent pas. Nous l’avons rappelé en introduction, le terme n’est pas ici employé au sens large et axiologique. C’est pourquoi, dans ce dernier exemple, l’effet kitsch naît surtout du geste étrange qui consiste à priver une épice de sa nécessité première, à la couper de sa saveur pour la faire passer à un statut purement décoratif – au nom d’une certaine idée de l’Art. Geste mille fois reproduit.

“Simulacres appauvris et académisés”. Touche artistique donc, mais sans artiste.

Notre analyse rencontre ici partiellement celle de Thierry de Duve, qui a notamment montré comment le kitsch ressortit initialement d’une stratégie industrielle et culturelle qui passe par des productions sans auteur. A l’origine, le kitsch n’a pas d’artiste. Contemporain du développement de la société de consommation et de l’essor industriel, il caractérise d’abord ces productions en séries qui, à partir du XIXe siècle, récupèrent un ensemble de codes artistiques au profit de la consommation de masse. Ainsi, ces statuettes, tableaux, objets en tous genres, recyclant un amas de stéréotypes qui “font Art” – alors même qu’ils sont dénués de toute assise artistique. Cette médiocrité, cette reproductibilité de l’objet d’art sans artiste constitue une des premières formes du kitsch. Définition qui fonctionne à merveille avec nos exemples de décors d’assiette, et autres “touches artistiques”.

Qu’il soit statuette, persil ou paprika, le kitsch serait donc indissociable de la démarche d’esthétisation du quotidien qui caractérise les sociétés bourgeoises. “Réintégration barbare des consommations esthétiques dans l’univers des consommations ordinaires” (Bourdieu) : il s’agit bien d’accéder à une dignité supplémentaire par l’Art. Car pour être digne, et échapper à la vulgarité du quotidien, notre steak mérite son quart de tomate cerise. Des Beaux-Arts dans la cuisine : voilà le kitsch ! – décalage ultime, décontextualisation de l’Art avec majuscule devenu fétiche.
Car plus encore que les Beaux-Arts dégradés en version paprika, c’est la notion même d’art culinaire qu’il faudrait interroger. Oh! sans raviver pour autant l’éternelle querelle de la classification des arts, ou rouvrir le débat du dixième art ! Simplement, en rappelant que depuis la philosophie grecque jusqu’au XXe siècle, l’idée est loin d’aller de soi. Elle se répand si bien aujourd’hui, précisément parce qu’elle rencontre certaines aspirations de la société à une sublimation de son quotidien par l’Art. Or, c’est ce fétichisme esthétique qui pousse aujourd’hui toute une branche de la cuisine à rechercher sa légitimité et sa dignité dans un domaine qui lui est étranger par nature, les Beaux-Arts. Ultime déplacement des codes de l’art au profit de la consommation au quotidien. Quand le décorum et la présentation sont aussi alambiqués que les intitulés des plats, le kitsch n’est jamais loin…

Bien loin de nous toutefois la volonté de nier la dimension artistique que peut acquérir la cuisine. Il ne s’agit pas non plus de négliger l’importance de la présentation des plats. La pratique culinaire a justement cette spécificité de pouvoir travailler le lien entre le beau et le bon. Et d’établir un rapport de nécessité entre les deux, véritable transmutation alchimique. Qu’on songe un instant par exemple aux fleurs d’aneth d’Alexandre Bourdas, petites touches de couleur discrètement déposées sur un maquereau juste cuit… Ici, les fleurs n’ont rien d’une décoration mièvrement champêtre. Elles sont un élément du plat à part entière, leurs saveurs délicates mais puissantes s’épanouissent subitement en bouche, prenant le relais de la rhubarbe pour venir habilement relever le goût du maquereau… Alors, la beauté du plat participe de son goût, le prépare et le complète. La cuisine qui oublie cela tourne kitsch.

Toutefois, nous l’avons rappelé plus haut, au XXe siècle le kitsch a eu ses artistes (jouant avec les codes du kitsch, eux-mêmes tirés des codes de l’art – la boucle est bouclée). Or quand en 2008 un chef comme Jean-François Piège instaure son fameux “Plateau TV” au Crillon, n’y a-t-il pas… kitsch au carré, “réintégration barbare des consommations esthétiques dans l’univers des consommations ordinaires”, autour d’un élément aussi prosaïque qu’un plateau TV ? Décalé, privé de son sens et de sa nécessité initiale (pas de télévision au Crillon) pour être installé sur un plateau immaculé, le tube de jambon cornichon a même pris la forme d’un cigare pour l’occasion. Et le voici soudain placé au centre d’un décorum, accédant à la dignité de l’Art Culinaire. Parce qu’on l’affuble de majuscules, ce Jambon Cornichon devient un parangon du kitsch. Sur un mode plus ou moins distancié, c’est selon.

A un certain stade d’ailleurs, on peut se demander si le kitsch ne rejoint pas le snobisme. Le point de jonction se fait sans doute sur la ligne du fétichisme esthétique.

Parmi les artistes du kitsch, qui poussent la logique jusqu’à son point limite, on peut également citer des pâtissiers comme Christophe Michalak. Que penser en effet de la maîtrise dont témoignent les célèbres “bûches mobilier” du Plaza Athénée ? L’édition de l’an dernier reproduisait une commode, avec chandelier, pieds et poignées – véritable miracle d’exécution qui restera dans les mémoires… Celle de 2009 sera un “Tapis Rouge”, soit la reproduction impeccable d’un escalier de palace ! Décontextualisation, inadéquation, le hiatus entre le goût et la vue est magistral, à la faveur d’une hégémonie de l’effet visuel. Et c’est sans doute dans cette superbe absence de rapport de nécessité entre forme et saveurs que réside tout le kitsch de la bûche Michalak – cette bûche pourtant si décorative, si loin du kitsch de la bûche traditionnelle dans sa version ringarde, avec houx, hache, et nain de jardin (encore lui !).

De façon significative, la présentation de “Tapis Rouge” précise d’ailleurs : “Christophe Michalak, sensible à l’architecture qui l’entoure (ce toqué d’esthétisme voulait faire les Beaux-Arts avant de devenir pâtissier !), s’est librement inspiré des escaliers de l’hôtel Plaza Athénée pour créer une bûche dont les détails raffinés, les dorures et imprimés ne vivront que le temps d’une soirée, celle du réveillon !”

Nous y voilà. Kitschen : “Art Culinaire”, “Arts de la table” , “Art de vivre” ou “Art du bonheur”? Ou : comment analyser la cuisine à la lumière d’un concept tiré des Arts Décoratifs. C’est-à-dire à partir d’un concept transposé, décalé … Décalé ? Sans doute. Et pourtant, notre analyse – totalement kitsch, a priori – n’a-t-elle pas finalement démontré la nécessité de l’application d’un tel concept au domaine de la gastronomie ? Précisément parce que, travaillée par une véritable fascination pour les Beaux-Arts, et par l’ensemble des codes qui y réfèrent, c’est bien dans cette cour-là que la cuisine tente parfois de jouer.

>> Notes

1 – Abraham Moles, Le kitsch, L’art du bonheur, Maison Mame, 1971. Voir aussi notre bibliographie.
2 – A. Moles, Le kitsch, L’art du bonheur, Maison Mame, 1971.
3 – Thierry de Duve, Essais datés 1, 1974-1986, Editions de la différence, 1987.
4 – Ce n’est qu’au XXe siècle, au moment où l’art entre dans un processus réflexif global que des artistes entreprennent une récupération du kitsch sur un mode plus ou moins distancié. Voir par exemple Warhol, La Chapelle, ou Jeff De Koons.
5 – Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Ed. de Minuit., 1979.
6 – Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Ed. de Minuit., 1979.
7 – Alexandre Bourdas, du Restaurant Sa.Qua.Na à Honfleur.
8 – Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Ed. de Minuit., 1979.
9 – Citation extraite de son site internet, Passions Gourmandes : http://www.amabilia.com/blogs/passionsgourmandes/?p=2500. Pour reprendre le titre de l’ouvrage d’Abraham Moles, Le kitsch, L’art du bonheur, Maison Mame, 1971.

Photos : DR

>> Pour approfondir sur la question du kitsch :

Anne Beyaert-Geslin, Kitsch et avant-garde : stratégies culturelles et jugement esthétique, Presses Universitaires de Limoges, 2006.

Clement Greenberg, Avant-garde et kitsch, in Art et culture, essais critiques (traduction française d’Ann Hindry), Macula, 1989.

Jean-Yves Jouannais, Des Nains, des jardins, Essai sur le kitsch pavillonnaire, Hazan, 1999.

Abraham Moles, Le kitsch, L’art du bonheur, Maison Mame, 1971.

Jacques Sternberg – Les chefs-d’œuvre du kitsch, Éditions Planète, 1971.

Cet article doit beaucoup au colloque Kitsch et arts scéniques qui s’est tenu en juin 2009 à l’INHA de Paris, sous la direction d’I.Barbéris et M.Pecorari.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 1, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

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