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Inscrire l’immatériel: la Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires

La Convention pour la sauvegarde du Patrimoine culturel immatériel adoptée en 2003 a connu au début du mois d’octobre à Abou Dhabi une nouvelle et décisive étape. Le concept s’est mué en une réalité perceptible, le patrimoine intangible s’est concrétisé à la faveur de l’inscription des premiers éléments sur la liste représentative de l’humanité. Le patrimoine culturel embrasse désormais les expressions vivantes et les traditions populaires innombrables qui, dans le monde entier, sont transmises de génération en génération, sont recréées en permanence et confèrent à ceux qui en sont les dépositaires un fort sentiment d’identité et de continuité. L’inscription oblige les Etats et les communautés qui l’ont portée à œuvrer pour la mise en valeur de ce qu’ils reconnaissent comme leur patrimoine. Ils s’engagent ainsi à en garantir la viabilité et en favoriser la transmission aux générations à venir. C’est évidemment un des aspects extrêmement novateurs et essentiels d’un traité international que la France a ratifié dès 2006.

Le Tango, le Batik indonésien, la calligraphie chinoise, la tapisserie d’Aubusson, la dentellerie en Croatie ou le carnaval de Negros y Blancos de Colombie ont ainsi été admis au panthéon des créations et expressions du patrimoine vivant de l’humanité. Danses, cérémonies, connaissances et productions artisanales, processions, arts du spectacle, langues bénéficient de la part de l’instance onusienne d’une reconnaissance pleine et entière. Qu’en est-il des multiples pratiques alimentaires, des systèmes culinaires qui, oserait-on en douter, constituent, pour de nombreux peuples de par le monde, des éléments essentiels du patrimoine et de l’identité culturelle des groupes, des communautés ou des nations ?

À ce jour pourtant aucune cuisine, aucune expression culinaire, aucun élément des divers patrimoines gastronomiques ne figure sur la liste des savoirs universels. La procédure est récente et la convention vient tout juste d’être effective. La France a entamé des démarches dans ce sens et d’autres pays entendent le faire avec une égale légitimité. À Dakar ou à Lima, à Séoul ou à Salonique, des savoirs, des savoir-faire, des rituels de l’être ensemble autour de la table ont vocation à affirmer avec force la richesse des diversités culturelles. La convention de 2003 peut se révéler un formidable outil pour non seulement lutter contre l’uniformisation stérilisante des modes de vie mais également déclencher partout où les communautés s’en empareront la prise de conscience de l’inestimable valeur des traditions gastronomiques dont on entrevoit aisément les possibles bienfaits. Ces immenses trésors de notre diversité sont vulnérables. Ici fragilisés, ailleurs menacés, ils demeurent partout en quête d’une plus grande reconnaissance.

Lors des travaux préparatoires à la rédaction de la convention, Javier Perez de Cuellar rappelait avec force l’extrême vulnérabilité des expressions immatérielles du patrimoine culturel, parmi lesquelles il citait sans la moindre hésitation les arts culinaires, et lançait un appel pour les “préserver avec zèle”. L’ancien secrétaire général des Nations Unies soulignait déjà “l’impérieuse nécessité de promouvoir à l’intérieur des communautés nationales la transmission du patrimoine immatériel, l’unique manière de le maintenir en vie”. C’est animé de cette volonté et de cette ambition que la Mission française des patrimoines et des cultures alimentaires travaille depuis deux ans à l’élaboration d’un dossier qui vise à faire inscrire et donc reconnaître des éléments de notre patrimoine gastronomique.

La tache reste ardue tant il apparaît qu’en France, contrairement aux pays d’Asie notamment, les efforts pour identifier, préserver et transmettre notre patrimoine sont récents et relativement timides. Il s’agit pourtant d’accueillir au sein des pratiques culturelles souvent qualifiées de nobles l’expression d’une culture populaire partagée et reconnue comme essentielle par ceux là même qui la maintiennent vivante. Chacun de nous.


Cet article est extrait du Cahier de la gastronomie n° 1, à retrouver sur la boutique Menu Fretin !

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